29 novembre 2016

11h47, bus 9 pour Jérusalem, Pnina Moed Kass

Israël. Un jour apparemment comme un autre. Ils ont chacun leur passé, leur raison d’être là. Minute après minute, leur histoire, leur parcours, nous sont livrés. Il y a Thomas Wanninger, un Allemand de 16 ans qui arrive tout juste à Jérusalem. Il vient comme volontaire pour travailler dans un kibboutz et espère au passage apprendre la vérité sur son grand-père, nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Deux juifs s’apprêtent à l’accueillir : Baruch Ben Tov, jardinier passionné rescapé des camps, et Vera Brodsky, venue d’Odessa pour réinventer sa vie après le suicide de son petit ami. Il y a aussi Sameh et Omar, deux jeunes Palestiniens au sujet desquels les forces de sécurité s’interrogent. Des destins qui seront à jamais entremêlés par l’explosion d’un bus…

► Mon avis
Chacun porte son histoire, son passé, souvent lourd, souvent douloureux. Par un savant jeu de construction narrative à chacun est aussi donnée la parole : Thomas, Baruch, Vera sont successivement les narrateurs mais aussi des parents, amis, les jeunes terroristes, un patron israélien, un médecin, un journaliste, etc. Cela hache parfois un peu trop la lecture mais permet de multiplier les points de vue avec profit : les sujets auxquels s’attelle l’auteur sont en effet complexes et délicats. Conflit israélo-palestinien mais aussi suicide, honte, secrets de famille, travail de mémoire, etc. Le prisme des différents narrateurs permet d’appréhender sans caricature cette complexité. En peu de mots le lecteur touche par exemple du doigt les motivations de Sameh, le jeune terroriste palestinien.
L’explosion du bus survient à peu près au milieu de l’ouvrage qui est donc assez nettement divisé en deux. Ce choix est à mon avis une bonne idée : même si le titre français du roman et le récit des apprentis terroristes ne laissent pas grand doute sur la façon dont l’histoire va tourner, la première partie reste porteuse d’un futur qui aurait pu être autre : il n’est donc pas ici question de fatalité. À un bus près les choses auraient pu tourner autrement et il y aurait eu malgré tout de quoi faire un livre…
Ce roman réaliste est ainsi extrêmement riche, il parle de la difficulté de vivre le présent en assumant le passé, il parle des cauchemars qui nous poursuivent, des relations familiales et d’amitié, de la part obscure que l’on porte, mais aussi des humiliations quotidiennes subies par les Palestiniens ou encore des différents façon de lire le monde. De grands sujets abordés à travers un rythme soutenu qui tient le lecteur en haleine. Un exercice rare et maîtrisé, une matière précieuse pour la réflexion.

Milan, collection Macadam, 2005, 272 pages.
VO (États-Unis), Real Time, 2004.

24 novembre 2016

Il y a un garçon dans les toilettes des filles, Louis Sachar

Bradley est un cancre et un cas. Il ment comme il respire et fait tout pour maintenir éloignés tous ceux qui pourraient être tentés de se rapprocher de lui. Avec l’arrivée de Jeff, un nouveau dans sa classe de CM2, et surtout celle de Carla, une conseillère d’éducation pour le moins originale, ses stratégies de défense sont mises à mal. Bradley pourrait bien changer…

► Mon avis
Louis Sachar est sans doute davantage connu pour son livre Le Passage que pour celui-là. Écrit une douzaine d’années auparavant ce roman est pourtant lui aussi réjouissant. L’attitude de Bradley, non conventionnelle, surprend sans cesse et fait sourire. L’auteur ne manque pas d’imagination et son héros comme son scénario regorgent d’idées. On regrettera simplement que la fin soit un peu inférieure au reste.

École des Loisirs (Neuf, « 9 à 12 ans »), 2001, 238 pages. VO (USA) 1987.

22 novembre 2016

Mon Bel Oranger, José Mauro de Vasconcelos

Zézé a 5 ans et grandit dans une famille pauvre du Brésil. Il est très intelligent, curieux de tout, il connaît beaucoup de vocabulaire et sait déjà lire mais il a aussi le diable au corps et multiplie les bêtises. À cause de cela il est souvent battu, violemment, notamment par son père au chômage. Il se console auprès de Gloria, sa sœur, et auprès de Minguinho, un petit arbre auquel il raconte tout, même les histoires de cow-boys qu’il invente. Il peut aussi compter sur sa maîtresse, dont il fait la joie, et sur Aniovaldo, un chanteur de rue que Zézé accompagne le mardi. Mais ce qui va vraiment changer sa vie, c’est Portugâ, un homme riche qui va se prendre d’amitié pour lui, dans le plus grand secret, jusqu’au jour où…

► Mon avis
Il y a des classiques qui ne le sont pas par hasard. Qu’on le lise enfant ou adulte, le charme de ce roman d’inspiration autobiographique opère mystérieusement, irrésistiblement. Zézé est un personnage fantastique, extrêmement attachant, réaliste et humain. Page après page, il embarque le lecteur dans ses rêves, ses rires et ses pleurs. L’émotion est au rendez-vous et l’on ne peut que se laisser toucher, bouleverser malgré soi. Un livre à la fois triste et magnifique à lire ou relire sans hésitation. Un extrait d’enfance offert à l’état brut.

Sous-titre : Histoire d’un petit garçon qui, un jour, découvrit la douleur.
Hachette jeunesse (livre de poche), 1971, 247 pages. À partir de 10 ans. 
VO (portugais, Brésil) 1968.

19 novembre 2016

L’Écho des cavernes, Pierre Davy

Préhistoire. Sapiens est confronté aux limites du « wroumpf » pour communiquer. Il décide d’inventer progressivement le langage. Des sons, des mots, des phrases, des intonations, des conjugaisons : une vraie révolution pour sa tribu…

► Mon avis
Un livre réellement réjouissant. L’humour qui s’y déploie ne parlera pas forcément à tout le monde mais j’y ai pour ma part complètement adhéré. L’auteur fait preuve d’une inventivité étonnante, multiplie les jeux de mots mais aussi les références bibliques, il joue sur les différents registres de langue et nous fait redécouvrir le langage. Un régal.

Syros jeunesse, 2002, 148 pages. « Dès 13 ans. »

10 novembre 2016

Les Penderwick – tome 1 : L’été de quatre sœurs, de deux lapins et d’un garçon très intéressant, Jeanne Birdsall

Cet été les quatre filles Penderwick et leur père louent une maison attenante à une grande propriété. Celle-ci est habitée par une femme snob et peu aimable, Mme Tifton, et son fils Lucas. Rapidement Mme Tifton a de bonnes raisons de s’inquiéter de la menace que représentent ces nouveaux voisins sur sa participation au concours du plus beau jardin... En revanche Lucas voit débarquer cette joyeuse compagnie comme une vraie bouée de sauvetage. Il découvre ainsi Rosalind, 12 ans, qui agit déjà comme une adulte – ce qui lui joue des tours quand il s’agit de penser à Thomas, le jardinier de 18-19 ans –, Jeanne, 10 ans, écrivaine en herbe, Skye, 11 ans, casse-cou passionnée de maths et la petite Linotte, 4 ans, toute timide mais vraie maîtresse du chien Crapule.

► Mon avis
Un livre toujours sur le fil : on n’est jamais loin de la niaiserie, des bons sentiments et des amours adolescentes, mais on y échappe. Le personnage de Lucas est un peu léger, ce qui est dommage, en revanche les quatre filles sont très bien traitées : chacune avec son caractère, toutes explosives. C’est très vivant, souvent drôle et on ne boude pas son plaisir. Un adulte n’y trouve pas totalement son compte mais les jeunes lecteurs se régaleront sûrement.

Pocket jeunesse, 2008, 251 pages (écrit gros). VO (anglais USA) 2005. (National Award Book 2005).

8 novembre 2016

Quatre sœurs – tome 1 : Enid, Malika Ferdjoukh

Elles sont quatre sœurs – c’est-à-dire cinq filles, de 8 à 21 ans environ –, seules à se débrouiller dans une grande maison depuis la mort de leurs parents : Enid la petite, Bettina, la « peste sur les bords », Hortense la lectrice, Geneviève qui prend des cours de box thaï en douce et Charlie, l’aînée, autour de qui rôde le jeune médecin Basile. Dans ce tome on croisera aussi Colombe, hébergée pour un temps et faisant enrager Bettina par son côté petite fille modèle, un sycomore tombé dans le puits du jardin, un bruit mystérieux de fantôme, ou encore des apparitions des parents décédés…

► Mon avis
J’avais hésité avant de lire ce livre, bien à tort : Malika Ferdjoukh nous offre une série revigorante, tant par la langue que par l’histoire. Il vaut mieux être bien accroché car, à l’image d’une Marie-Aude Murail des bons jours, l’auteur s’en donne à cœur joie et nous emporte à un rythme trépidant. Les répliques des orphelines fusent, bien loin de l’image gnangnan qu’on pourrait en avoir. Une langue joyeuse, vivante, inventive, dynamique, à laquelle font écho les rebondissements de situation. Un concept et un style qui m’ont fait penser aux enfants Tillerman de Cynthia Voigt. À lire et à offrir sans modération.

École des Loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2003, 138 pages.

6 novembre 2016

Quitter son pays, Marie-Christine Helgesson

C’est la guerre au Laos, les Hmongs sont persécutés, violés, tués, leur récolte détruite. Une seule solution pour eux : traverser le Mékong et parvenir en Thaïlande même si la vie là-bas ne s’annonce pas facile. Meng et sa famille se lancent dans l’aventure.

► Mon avis
C’est un livre court, facile à lire et pourtant le thème et même son traitement sont bien rudes ! D’un point de vue historique cela manque de détails, d’explications (on ne sait pas quand cela se passe exactement, qui sont les acteurs de la guerre, quelle en est la cause, etc.) mais ce n’est pas non plus le but étant donné le public visé : le roman permet déjà une ouverture appréciable sur le sujet. C’est un livre que je recommande tout à fait mais qui me semble en revanche un peu surestimé de proposer à des enfants de 7 ans comme le suggère cette édition. L’édition de 2010 semble s’en être aperçue puisqu’elle indique « dès 9 ans ».

Flammarion (Castor Poche jeunesse), 124 pages, 1981. « Dès 7-8 ans. »

24 octobre 2016

La Vie à reculons, Gudule

Thomas est séropositif. Il redouble sa quatrième dans une nouvelle école et décide avec ses parents de ne rien dire aux élèves. Mais lorsqu’il se rapproche d’Elsa, un professeur trahit son secret. Thomas doit alors faire face aux regards qui changent, entre mépris et pitié.

► Mon avis
Le sujet est original et a le mérite d’être traité. Néanmoins j’ai trouvé que le ton de la première partie, et plus généralement de tout ce qui avait trait à la relation entre Thomas et Elsa, était assez niais. En revanche le traitement qui est fait de l’exclusion et du sentiment de différence est plutôt réussi. Un livre facile à lire qui plaira aux plus jeunes.

Livre de poche jeunesse, 1994, 219 pages.

22 octobre 2016

C’est la vie, Lili, Valérie Dayre

Lili part en vacances à la mer avec ses parents. Il fait beau et chaud mais l’ambiance est tendue : chacun est fatigué, sous tension, et les embouteillages ne sont pas là pour améliorer les choses. Sur le relais d’autoroute Lili est agressée par les néons et trouvent que les gens s’agitent surtout pour oublier leur solitude. Elle se sent de trop et imagine que ses parents se passeraient bien d’elle pour se « ressourcer » pendant les vacances. Lorsqu’elle voit une famille abandonner son chien elle se met à la place de ce dernier et raconte la suite comme si elle-même avait été abandonnée.

► Mon avis
Ce roman joue en permanence sur la frontière entre fiction et réalité, entre vérité et mensonge. Cette incertitude assumée est très bien menée et le lecteur ne sait jamais sur quel pied danser. Cela en déstabilisera sûrement certains et ce choix narratif peut étonner dans la collection « Neuf » de l’École des Loisirs : on l’attendrait davantage pour des lecteurs plus âgés. Dans son journal de vacances Lili mène une réflexion désabusée sur la vie de ses parents, la vie en général. Elle s’imagine une vie en compagnie du chien et parle avec lui. On fait volontiers le parallèle avec le renard du Petit Prince de Saint-Exupéry. Tout n’est pas parfait mais de nombreux éléments et remarques font mouche.

École des Loisirs (Neuf, « 9 à 12 ans »), 2002, 152 pages. 
Première édition Rageot, 1991. Prix Sorcières 1992.

19 octobre 2016

La Première Fois que j’ai eu 16 ans, Susie Morgenstern

À 16 ans Hoch est une adolescente new-yorkaise, complexée par son tour de taille et habitée par mille idées à la seconde. Elle ambitionne d’être contrebassiste dans le jazz-band du lycée, est bavarde, se sait intelligente, est chouchoutée par sa mère et ses deux sœurs, veut fuguer, rencontrer son mari…

► Mon avis
Autobiographie romancée, ce livre regorge de remarques justes et drôles, en particulier sur les méandres de l’adolescence. Cependant sa construction est très cadrée : chaque chapitre commence par « La première fois que j’ai eu seize ans… » et aborde un sujet donné. Ainsi il n’y a pas de progression narrative ou d’intrigue principale : seule la contrebasse peut éventuellement être identifiée comme fil conducteur. En ce sens, l’ensemble ne forme pas à mon avis un roman : tout semble s’y valoir, ce qui n’encourage pas à tout lire. Dommage…

École des Loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 1989, 204 pages.

17 octobre 2016

Le Petit Cœur brisé, Moka

Mélaine a perdu ses parents et son grand-père et, à 11 ans, c’est au tour de sa grand-mère de décéder. Elle hérite de sa fortune et est recueillie par deux grandes tantes très excentriques, Heidi et Gretchen. Avec elles sa vie bascule : elle découvre la joie de vivre et se lance dans une enquête mouvementée entre intrigues autour de l’héritage, vols, meurtres, secrets de famille et même fantômes…

► Mon avis
C’est un roman bien mené qui tiendra les jeunes lecteurs en haleine : suspens et action sont vraiment au rendez-vous. Si l’intrigue est plutôt bien montée un adulte devinera néanmoins un certain nombre d’éléments avant leur révélation. Je n’ai pas non plus été complètement convaincue par les légères touches de surnaturel. Sans être parfait, l’ensemble est cependant non seulement intelligent mais très vivant. À conseiller donc.

École des Loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2001, 168 pages. Prix Tam-Tam/Je Bouquine (11-15 ans) 2002.

12 octobre 2016

Bonne nuit, sucre d’orge, Heidi Hassenmüller

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale l’enfance de Gaby est celle de beaucoup d’enfants : un père décédé et des conditions matérielles difficiles. Son univers est cependant bouleversé par l’arrivée d’un ancien ami de son père qui rapidement s’installe chez eux et épouse sa mère. Ce nouveau « Papa » l’appelle son « sucre d’orge » et abuse d’elle. Attouchements, violence, honte cachée font désormais le quotidien de Gaby.

► Mon avis
C’est un roman osé et dont on ne ressort pas indemne. L’écriture est très simple et les abus sexuels côtoient l’école ou les entraînements de ping-pong. À la maison, la menace plane et Gaby est constamment sur ses gardes, de peur de se retrouver seule avec Papa. Menace omniprésente, angoissante, qui habite chacune de ses pensées et qui oppresse également le lecteur. L’auteure raconte ici un peu de sa propre enfance. Elle ne s’attarde pas sur les détails des sévices subis mais elle se fait peut-être d’autant mieux comprendre. On est à la fois très mal à l’aise et fasciné par cette mécanique implacable.
L’objet du roman est aussi le non-dit, l’isolement : Gaby a honte d’elle-même et se mure dans le silence. Sa mère ne voit rien ou se refuse à voir et ceux qui s’interrogent à son sujet préfèrent ne pas approfondir, ne pas s’immiscer dans sa vie privée. Le roman a donc le grand mérite de parler d’un sujet tabou – les abus sexuels sur mineurs étant un phénomène bien plus courant qu’on ne le pense – mais aussi de susciter, de délier la parole. Les contacts d’association comme « Allô Enfance Maltraitée » sont donnés en fin d’ouvrage.

Seuil, 2003, 149 pages. VO (Allemagne) 1992.

10 octobre 2016

Passeuse de rêves, Lois Lowry

« La Plus Petite » est une apprentie douée : guidée par « Tatillonne » puis par « Vieux et mince » elle apprend à voleter, toucher les objets, s’en imprégner, afin de créer de doux rêves pour les humains. Et il y a fort à faire : la femme dont elle est en charge a recueilli un jeune garçon, Johnny. Toujours sur la défensive, il a beaucoup souffert : les rêves ne seront pas de trop face à ses cauchemars. Heureusement le chien Tobie est une source d’inspiration inépuisable pour les rêves que crée Petite…

► Mon avis
C’est un livre tout léger, tout simple. Il peut se lire dès l’âge de 10 ans sans doute et permet plusieurs niveaux de lecture. L’auteur plonge à la racine des rêves et des souvenirs, des impressions qui les constituent. Elle crée pour cela tout un univers, celui de « Petite », dans lequel elle immerge avec succès le lecteur. Cela ne vaut pas Le Passeur mais Lois Lowry parvient à éviter les pièges du mièvre pour nous offrir un roman empli de fraîcheur et de naïveté.

École des loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2010, 168 pages. VO (USA) 2006.

8 octobre 2016

L’Arche part à 8 heures, Ulrich Hub

Trois pingouins, deux grands et un petit, se disputent, s’ennuient et discutent de l’existence de Dieu :
— Comment être sûr qu’il existe puisqu’il est invisible ?
— Mais il faut bien que quelqu’un ait créé la Terre, non ?
Les choses semblent se préciser avec l’arrivée d’une colombe qui vient leur annoncer que Dieu, justement, en a marre des hommes et des animaux. Il a prévu d’engloutir la Terre sous un Déluge. Heureusement, la colombe a deux tickets pour embarquer à bord de l’Arche de Noé. Deux ? Oui mais voilà, ils sont trois…

► Mon avis
C’est un roman comme il est rare d’en trouver : un objet non identifié, atypique, drôle, philosophique, simple, drôle (je l’ai déjà dit ?), intelligent… Le roman, qui comprend de nombreuses illustrations, est tiré d’une pièce de théâtre écrite en 2006 et qui a également été adaptée en pièce radiophonique.
Ces drôles de pingouins qui avouent « puer » et avoir été un peu « ratés » lors de la Création – des oiseaux qui nagent mais ne volent pas, c’est assez injuste… – sont une entrée royale pour parler de choses pas si simples. Car, à force de se disputer pour passer le temps, les invités surprises de l’Arche de Noé se posent de bonnes questions et trouvent parfois une inspiration inattendue. L’auteur fait la part belle aux dialogues et parvient à doser habilement effets comiques et questions métaphysiques pour le bonheur des petits et des grands. À lire sans modération.

Alice Editions (Buxelles), 2008, 90 pages. VO (Allemagne) 2007. 
Prix Tam-Tam/J’aime Lire (7-11 ans) 2008 – Prix Sorcières (roman 9-12 ans) 2009.

6 octobre 2016

Le Fils de la sorcière, Michael Gruber

Un matin, au cours d’une cueillette, une femme découvre un bébé dans un panier et décide de le recueillir et de l’élever. Mais la femme n’est pas n’importe quelle femme et l’enfant pas n’importe quel enfant. Elle, est une sorcière talentueuse, lui, est hideux. Élevé seul, Tibou – c’est son nom – prend de mauvaises habitudes. Surtout, il se croit beau. La confrontation avec des enfants lui ôte toute illusion et lui met la haine au cœur. Dans son désir de vengeance il s’adresse aux djinns. Commence alors une vie de saltimbanque, une vie de fuite, entre désirs et dépits.

► Mon avis
Un drôle de roman, très original à plusieurs points de vue. Il s’agit d’une sorte de long conte qui s’adresse aux plus grands : Tibou et Aude, rencontrée en cours de route, sont comme la Belle et la Bête, on croise aussi Hansel et Gretel, il est question de la Belle au bois dormant, de Cendrillon et de son carrosse, et de bien d’autres. L’auteur joue ainsi avec la culture commune et la réinvestit, ce qui est assez plaisant.
La forme de conte est surprenante mais peut-être plus encore l’histoire, qui est très noire. Tibou, le héros de l’histoire, est en effet méchant et antipathique pendant largement quatre cinquième du livre. Il fait le désespoir de sa mère et de son compagnon Falance par son arrogance. Certes il est laid et en souffre mais il ne dépasse jamais cette condition, il n’a par exemple aucune reconnaissance pour celle qui l’a recueilli. On pense finir le roman sans que jamais rien de bon ne sorte de lui, ce que je ne pense pas avoir vu autre part. C’est donc une réflexion très intéressante sur la condition humaine même s’il est question de sorcières et de gnomes : il s’agit de savoir que faire de ce que l’on a reçu, de ses dons et de ses défauts.
Il me semble ainsi que l’effet de ce roman peut être très fort auprès d’un lecteur adolescent en rébellion contre ses parents. Il donne l’occasion de réfléchir à ce que l’on a reçu, à son attitude, à qui l’on veut être. Une façon originale et subtile de faire passer un message. À offrir à tous les ados rebelles…
N.-B. : le livre est apparemment épuisé ce qui est bien regrettable.

Pocket jeunesse (grand format), 2006, 268 pages. VO (USA) 2005.

4 octobre 2016

L’Atlas d’émeraude, John Stephens

À 4 ans, Kate a été réveillée par sa mère qui lui a fait promettre de veiller sur ses frères et sœurs, Michael et Emma. Du reste, de son nom de famille, elle ne se souvient de rien. D’un orphelinat à l’autre les enfants sont restés soudés, habités par l’espoir de retrouver un jour leurs parents. Leur quotidien est bouleversé par leur arrivée dans le mystérieux orphelinat de Cambridge Falls : seuls enfants dans un paysage désolé, ils découvrent un livre qui permet de voyager dans le temps. Ils sont ainsi propulsés quinze ans en arrière, au même endroit, et découvrent qu’une sorcière y fait régner la terreur : prenant en otage tous les enfants du comté elle oblige leurs parents à travailler pour elle. Les trois enfants ne tardent pas à découvrir qu’elle est en réalité à la recherche du livre en leur possession. Menacés, divisés, confrontés à des « Hurleurs » et à des nains, ils engagent un bras de fer à l’issue incertaine…

► Mon avis
Ce roman est le premier tome d’une série intitulée Le Livre des origines. Je l’ai lu suite aux recommandations du magazine Je Bouquine et à la critique positive publiée sur le site Ricochet. Quelle déception ! Bien sûr je ne suis pas le public visé et les défauts que je vois ne seront a priori pas perceptibles par un enfant mais tout de même... J’y vois avant tout une série commerciale, un remake de livres de fantaisie déjà vus, en particulier Le Seigneur des anneaux et Le Monde de Narnia.

Le début m’a semblé infiniment laborieux. L’auteur y plante le décor avec de gros sabots sous prétexte de laisser entrevoir le grand mystère de la naissance de ces enfants : qui ils sont et quelle menace pèse sur eux du fait de leur origine. On voit avant tout le procédé, l’intention : c’est très lourd. Le roman commence à prendre un peu de rythme une fois que les enfants atterrissent à Cambridge Falls mais l’on reste néanmoins dans du déjà vu.
La sorcière, « très belle et très méchante », m’a laissée indifférente. Elle travaille en outre elle-même pour un maître qui n’apparaît pas dans ce tome, ce que je trouve pénible : les livres devraient pouvoir exister par eux-mêmes et être développés si le succès est au rendez-vous.
Michael est l’artisan d’une sorte de trahison auprès de ses sœurs (ils les attirent auprès de la sorcière), mais j’ai trouvé le passage en question extrêmement mal écrit et peu convaincant.
Le docteur Pym, directeur de l’orphelinat et magicien, est une sorte de Dumbledore mais il est loin de posséder sa classe. L’auteur tente bien de le rendre mystérieux mais il parvient juste à le rendre énervant.
Les personnages des nains sont davantage réussis et plutôt amusants. L’auteur joue ici avec les codes littéraires de la fantasy : ce qu’ils sont censés être et comment certains ont dévié.

Le roman séduira certainement les lecteurs qui n’ont pas encore beaucoup de livres à leur actif : on y trouve beaucoup de personnages exotiques, du mystère, une idée de « destin » pour les enfants comme il en existe pour Harry Potter, etc. En revanche si l’on recherche de la nouveauté et un peu de profondeur au-delà du divertissement, mieux vaut passer son chemin…

Milan, 2011, 442 pages. « À partir de 12 ans. »

2 octobre 2016

Momo, Michael Ende

Momo, une petite fille vagabonde, s’installe un jour dans l’amphithéâtre de la ville. Les habitants venus la voir décident de respecter son désir et de l’y laisser. Ils s’occupent de la nourrir, de l’équiper, et très vite prennent l’habitude de venir la voir régulièrement. Car Momo a une qualité très particulière : elle sait écouter.
Pourtant, peu à peu, les visiteurs se font rares : des hommes en gris sont à l’œuvre, des voleurs de temps. Ils réussissent à convaincre les habitants que le temps est rare et précieux, que c’est du gâchis de le passer à voir des amis, se divertir… Chacun se met donc à travailler frénétiquement. Même les deux meilleurs amis de Momo, Gigi le conteur et Beppo le balayeur, sont contaminés. À l’aide d’une mystérieuse tortue, Momo entre en résistance…

► Mon avis
On connaît davantage Michael Ende pour son roman L’Histoire sans fin que pour celui-ci, écrit quelques années plus tôt, en 1973. Momo est une réflexion sur le temps, sur ce qu’il est et ce que l’on en fait. L’auteur s’y livre à une critique des dérives de la société capitaliste : il s’agit d’une sorte de conte philosophique. Les « voleurs de temps » du roman ont ceci de particulier qu’ils réussissent à persuader tout le monde d’ « épargner » du temps : ce sont les habitants qui choisissent eux-mêmes de travailler de plus en plus vite, sans plus prendre la peine d’être aimables, sans plus y prendre plaisir non plus. Ils font ainsi leur propre malheur. Le thème est passionnant et intemporel et le roman n’est donc pas du tout daté. On y trouvera beaucoup de bonnes idées et les jeunes lecteurs seront poussés à se poser des questions intéressantes.
J’ai cependant été déçue en tant qu’adulte car, à partir d’un très bon sujet, je trouve que M. Ende propose un roman très manichéen et moralisateur. Manichéen car on aboutit rapidement à « la gentille Momo contre les vilains Messieurs gris », moralisateur car le message du roman est un peu trop appuyé : les amis c’est important, plus important que l’argent, le travail, etc. L’intention est louable mais le résultat bien maladroit…

Bayard jeunesse (collection « Estampille »), 2009, 431 pages. VO (Autriche) 1973.

29 septembre 2016

Little Brother, Cory Doctorow

Marcus Yellow, lycéen de San Francisco, est passionné par les nouvelles technologies et les jeux vidéo en réseau. Il s’amuse notamment à pirater les systèmes de sécurité de son lycée, ce qui lui permet d’échapper un tant soit peu à la surveillance permanente dont les citoyens font de plus en plus l’objet. Marcus joue au chat et à la souris avec le proviseur mais lorsque le département de la sécurité intérieure s’intéresse à lui les choses le dépassent : soupçonné de complicité dans un attentat terroriste il est arrêté, interrogé, humilié. Relâché mais surveillé, Marcus décide de résister et utilise ses compétences informatiques pour fédérer autour de lui un vaste réseau. La pression de la DSI s’accentue…

► Mon avis
Un roman hommage au 1984 de George Orwell. Le sujet est bien sûr terriblement d’actualité : on peut penser que la surveillance n’a pas atteint les proportions du livre mais on s’en approche. Il est donc intéressant d’observer à travers ce roman très réaliste les arguments des uns et des autres : les partisans de la sécurité, mus par une peur insidieuse du terrorisme, s’opposent à un principe souverain, celui du droit à la liberté individuelle. L’auteur semble avoir beaucoup travaillé son sujet ce qui donne une matière très riche à son ouvrage. Il mentionne par exemple des articles de la Constitution américaine et propose également des descriptions techniques des éléments informatiques permettant de déjouer la surveillance (en particulier Xnet). Ce faisant, il prend le lecteur au sérieux mais ne choisit par forcément la facilité : les éléments techniques ne sont en effet pas toujours faciles à lire.
C’est d’une certaine façon le point faible du livre : ce dernier ressemble parfois trop à un roman à thèse, genre toujours très périlleux. Le début en particulier m’a passablement énervée : tout ce qui concerne l’emprisonnement de Marcus est trop évidemment présenté comme la situation initiale, le traumatisme qui va déclencher tout le reste. Je n’ai pas trouvé cela très fin et n’ai pas été en outre totalement convaincue : certes Marcus se fait pipi dessus, certes il est contraint à avouer ses codes secrets, certes il est séparé de ses amis, mais je n’ai pas trouvé cela si « terrible » : d’une part par rapport à ce que la torture peut être, d’autre part au regard de la surveillance que Marcus subissait déjà (caméras omniprésentes, etc.). Du coup cette arrestation présentée comme élément déclencheur du reste m’a semblé à la fois un procédé littéraire trop voyant et un argument pas assez légitime.
Autre reproche, qui reste cependant marginal : on sent que l’auteur tient à montrer que l’on peut revendiquer la liberté individuelle sans être pour autant un terroriste. Il insiste ainsi sur la personnalité « cool » de son héros, Marcus parlant librement de sexe ou d’alcool, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des valeurs, de connaître la Constitution, etc. L’intention est louable mais les discours « non-conformistes » ont du coup tendance à être trop appuyés, trop récurrents.
Malgré ces réticences j’ai lu le livre avec beaucoup de curiosité et d’intérêt et je le conseille. L’écriture est parfois technique mais avant tout originale et l’intrigue bien menée jusqu’à la fin. Le roman est d’ailleurs vraiment dense puisqu’il y est aussi question d’amitié et de relation amoureuse. On retiendra avant tout la richesse et la précision des informations données sur les thèmes sécurité-liberté : de quoi faire réfléchir.

Pocket Jeunesse, 2012, 448 pages. VO (Canada) 2008.

27 septembre 2016

La Fille de Noé, Géraldine McCaughrean

Dans la Bible bien sûr on parle des hommes : Abraham et ses trois fils, Sem, Cham et Japhet. Mais des femmes, nulle trace. Timna, la fille de Noé, raconte l’envers du décor du déluge : les animaux qui s’entretuent, les excréments dont on ne sait plus que faire, les mouches qui prolifèrent, la descendance promise à s’épouser entre elle, et puis tous les rescapés surnageant à la surface de l’eau et dont on se détourne délibérément... Pas de quoi se vanter en effet !
Timna obéit à son père, comme tout le monde, mais quand un jeune garçon (Kittim) et un bébé se retrouvent à portée d’être sauvés, elle ne peut refuser le geste qui les sauve. Elle les cachera donc, les nourrira en secret, pleine de remords de trahir ainsi son père et les projets de Dieu, se demandant sérieusement si ces enfants infiltrés ne serait pas le démon qu’elle, la fille, a fait entrer...

► Mon avis
L’idée de départ est bonne : prendre au pied de la lettre ce déluge, imaginer jusqu’au bout toutes ses incidences. Pourtant le livre laisse un mauvais goût en bouche. Est-ce dû à la critique implicite de l’Église, des fous de Dieu ? À une vision caricaturale des hommes ? À la bêtise de Timna qui soupçonne Kittim d’être un démon bien qu’elle l’ait sauvé, ce que l’on a bien du mal à comprendre ?
Il y a de bonnes idées d’écriture, notamment les chapitres attribués aux animaux et dans lesquels ils expriment leur point de vue sur cette aventure, mais une certaine froideur règne sur le livre, un manque d’humour. On sent la moiteur du temps extérieur, la chaleur et l’odeur animale, c’est peut-être réussi d’un point de vue littéraire mais c’est bien lourd pour le lecteur !
À noter aussi que la quatrième de couverture ne correspond à mon avis pas du tout au contenu et que je me suis donc tenue en porte-à-faux tout du long du roman, attendant que se réalise ce qui était annoncé : « Une jeune fille déchirée entre obéissance et générosité ». Elle n’a pas l’air déchirée, et elle ne se montre pas généreuse : si elle aide Kittim et le bébé cela semble plutôt le résultat d’un concours de circonstances qu’elle n’a pas le courage d’inverser. On y lit aussi : « Une magnifique leçon de tolérance ». Je ne sais pas où ils ont trouvé ça, moi je n’ai pas vu… Aurais-je davantage apprécié ce livre sans la quatrième de couverture ? Ce n’est pas impossible.

Gallimard jeunesse (Folio junior), 2005, 266 pages. VO (Royaume-Uni) 2004. « De 11 à 14 ans. »

26 septembre 2016

Encore heureux qu'il ait fait beau, Florence Thinard

Les élèves de Sixième F. sont à la bibliothèque avec Sarah la bibliothécaire et M. Daubigny le professeur de technologie lorsque le jeune Saïd est mis à la porte. On découvre alors que le bâtiment est entouré d’eau, coupé du monde, sans plus de raison. Les naufragés s’organisent rapidement : décompte des stocks de nourriture, mise en place de l’électricité, pêche, lecture des Mille et Une Nuits, baignade : ce ne sont pas les idées ni la bonne humeur qui manquent…

► Mon avis
D’entrée de jeu l’auteur ne s’embarrasse pas d’explications. C’est rocambolesque et peu importe : on est rapidement pris par l’appétit de vivre de ces improbables naufragés. J’ai bien tiqué sur le fait que la classe de 6e n’avait que 12 élèves, sur le fait que le bâtiment ne contenait qu’une quinzaine de personnes mais avec bien sûr un stock de riz, sur l’impression d’un naufrage de plusieurs mois alors qu’une semaine s’était à peine écoulée mais après tout qu’importe ? L’essentiel n’est pas là car malgré toutes ces invraisemblances cela fonctionne joyeusement, chacun faisant montre d’énergie et d’inventivité, dans la bonne humeur, ce qui n’est pas si fréquent. Le directeur n’est pas un barbon austère, le professeur de technologie est plus ouvert qu’il n’y paraît, les enfants plus sensibles qu’ils ne le montrent, etc., etc. Cela vise plutôt un public jeune et est tout à fait réjouissant.
Le livre est d’ailleurs beaucoup moins simple que ce que l’on pourrait croire : la langue est travaillée, à la fois dans une imitation plaisante du style enfantin ou du langage racaille, et dans l’utilisation d’un registre de langue assez soutenu avec des mots comme « horions » et « rostre ». Les démonstrations de physique du professeur de technologie sont dans la même veine : le lecteur même jeune n’est pas pris pour un idiot. Un très bon point pour l’auteur !

Thierry Magnier, 2012, 192 pages.

24 septembre 2016

Comment j'ai changé ma vie, Agnès Desarthe

Anton Kraszowski vit avec sa grand-mère, qui n’a pas toute sa tête et qui ne répond pas aux questions. Ses parents travaillent beaucoup, à l’étranger. Avec Thierry, son prof de CM1 qui se moque de lui, cela commence à faire beaucoup… Alors quand Anton apprend qu’il va retrouver Thierry en CM2, il cherche une échappatoire. Ce sera Marie-José Périnaveau, une dame un peu folle apparemment, qui le fait rentrer dans une école de musique. La musique pourquoi pas tant que ce n’est pas Thierry, tant qu’on s’intéresse à lui. Et puis voilà, Anton se découvre doué…

► Mon avis
Un livre à la fois très réjouissant et très frustrant. Réjouissant car il se lit en deux temps trois mouvements, à hauteur d’enfant, avec des idées rigolotes pour masquer un désarroi profond ; frustrant parce que l’on a à peine commencé que c’est déjà fini, que l’on souhaiterait en savoir plus, que bien des choses ne sont pas nettes : on voudrait des explications sur cette petite caboche d’enfant. Le modèle « éclair » est donc à la fois la force et la faiblesse du roman. Cela étant, si comme adulte je suis un peu frustrée, je pense que comme enfant j’aurais simplement adoré : Anton est un personnage attachant, dans lequel on peut facilement se reconnaître, avec un petit grain de folie en plus qui fait tout son charme.

École des loisirs (Neuf, « 9 à 12 ans »), 94 pages, 2004.

22 septembre 2016

Matilda, Roald Dahl

À 3 ans Matilda sait lire, à 4 ans elle se met à dévorer les livres de la bibliothèque de Mrs Phelps : les livres pour enfants d’abord puis Dickens, Hemingway, C. Brontë, Jane Austen… L’action bénéfique de ses parents ? Loin de là : son père ne pense qu’à arnaquer ses clients en leur revendant des voitures pourries tandis que sa mère passe ses après-midi à jouer au bingo. Tout ce petit monde se retrouve juste pour dîner devant la télé. À 5 ans et demi Matilda entre à l’école dans la classe de Miss Honey, une professeure discrète et timide qui ne tarde pas à repérer les talents de sa nouvelle élève. Mais voilà, ses parents s’en moquent et elle ne peut compter sur aucune aide de la part de la directrice, la terrible Miss Trunchbull qui jette les enfants aussi facilement que des marteaux. D’ailleurs de l’aide ce pourrait bien être elle qui en aurait besoin…

► Mon avis
Un livre qui n’est bien sûr pas une nouveauté mais un incontournable. Je l’ai redécouvert en anglais et ai pu constater au passage que pour un livre d’enfants le vocabulaire ne manquait pas… Je ne me souvenais pas de l’esprit de vengeance de Matilda ni des ennuis de miss Honey mais parfaitement de l’intelligence de Matilda et bien sûr des « exploits » de miss Trunchbull. Il y a quelques défauts, notamment de continuité dans le récit : cela ressemble souvent à une succession de sketchs. Peu importe : c’est un roman qui regorge d’inventivité, d’humour, et également d’une certaine jouissance à se moquer de la bêtise des adultes. On a envie d’y croire et les pages défilent.

Puffin Books, 1988, 240 pages. « 8-12 ans. » 
Prix des Incorruptibles (CM2-6e) 1990.

21 septembre 2016

Une bouteille dans la mer de Gaza, Valérie Zenatti

Tal a 17 ans, est israélienne et habite Jérusalem. Un attentat juste à côté de chez elle la chamboule au point qu’elle envoie un message de « l’autre côté », en espérant correspondre avec une Palestinienne. Son frère, soldat de la bande de Gaza, dépose sa bouteille et son message sur la plage. Ce ne sera pas une fille qui répondra par mail mais un garçon, « Gazaman », 20 ans, plein d’ironie mordante pour cette jeune idéaliste. Au fil de leurs échanges, des événements que vivent l’un et l’autre, chacun de leur côté, un lien se tisse.

► Mon avis
Un livre intéressant, instructif et qui sonne juste : l’auteure ne considère pas le jeune lecteur comme un idiot indifférent à la guerre, elle parvient à ne caricaturer personne, à affronter la réalité, les attentats, les échecs des accords de paix tout en laissant subsister l’espoir. Pour être honnête je dois ajouter qu’il y a des maladresses : Tal est un poil trop tragique ou trop « gnangnan » – notamment avec sa meilleure copine ou son petit copain – et Gazaman trop mystérieux. Ces réticences ne sont cependant pas ce que l’on retient : le roman se lit très rapidement, avec une tension narrative qui fonctionne très bien : on veut savoir la suite, la fin.
Sans que cela paraisse artificiel ou laborieux l’auteure a également travaillé sur la construction narrative et stylistique de son ouvrage : elle expose de manière alternée le point de vue des deux personnages via leurs mails et des incursions dans leur vie, leur pensée. Une réussite.

École des loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2005, 167 pages. 
Prix Tam-Tam/Je Bouquine (11-15 ans) 2005.

19 septembre 2016

Ta photo dans le journal, Marie Brantôme

Les parents de Laure ne sont pas riches, ils l’envoient donc en vacances chez de vagues connaissances, les Pinsart, un couple d’une soixantaine d’années et leur fille, Francia, 30 ans, une « simple ». Ils accueillent également Pierrot, 13 ans, l’âge de Laure, un gosse de l’assistance, illettré, méprisé et passionné de mécanique. Laure est bien élevée, bonne élève, et a l’impression d’arriver dans un panier de crabe : la mère Pinsart ne cesse de faire des remontrances à sa fille qui, à son tour, ne cesse d’humilier Pierrot. Mais Laure a aussi un fort caractère, elle prend le parti de Pierrot et petit à petit gagne du terrain. C’est sans compter Francia : une folle, c’est imprévisible…

► Mon avis
L’histoire se déroule après la guerre, on sent que les restrictions ne sont pas loin. L’auteur écrit comme si elle était contemporaine de la période, ce qui peut étonner. J’avais beaucoup aimé d’autres livres de Marie Brantôme mais là j’ai franchement été déçue : c’est laborieux, l’auteur essaie de préparer le terrain pour le dénouement final, d’annoncer la tragédie à venir, et en même temps celle-ci est connue dès le début via l’incipit. Paradoxalement, ce livre tendu vers un dénouement inéluctable me semble maladroit non pas tant parce que la fin est connue dès le début que parce qu’il est très lourd. Autant le personnage de Laure est assez complexe et sympathique, autant Pierrot ne semble pas avoir de réelle personnalité si ce n’est sa passion pour la mécanique : il est juste présenté comme la victime des brimades. Les portraits des Pinsart ne sont pas non plus très approfondis et tous ces raccourcis psychologiques laissent un goût de gâchis.

Seuil jeunesse, 2007, 137 pages.

17 septembre 2016

Ados sous contrôle, Johan Heliot

Lou est en en pleine crise d’adolescence. Ses parents, incapables de la gérer, décident de la confier à une société experte en la matière. Enlevée avec leur accord, elle atterrit donc dans un camp de rééducation, sous l’autorité de Patrick Drake, un homme sûr de lui, au sourire énervant. Lou observe les anciens stagiaires qui semblent s’être transformés en moutons, notamment les « APO », dont le comportement est vraiment étrange. Elle rencontre également Erwan, un ado qui a décidé de ne pas jouer le jeu de la rééducation et mène une grève de la faim. Souhaitant s’enfuir coûte que coûte, Lou s’allie avec lui mais Drake n’a pas dit son dernier mot…

► Mon avis
Un livre qui se lit facilement et sans trop de désagréments. A posteriori cependant, l’action quasi omniprésente semble être un cache-misère. Le personnage de Lou est notamment bien faible : les quelques phrases « typiques d’une ado rebelle » au début du livre (« Je n’arrive pas à croire que c’est juste à cause d’un peu d’herbe... Bon sang, tout le monde fume au bahut ! ») ne suffisent pas à la caractériser. C’est un personnage poussif. La relation établie avec le journaliste Muna, père d’Erwan, tombe du ciel, sans prévenir, et est bien improbable. Erwan est censé s’être suicidé puis réapparaît sans autre forme de procès. Drake est le grand méchant loup. Il y a aussi une petite dose de science-fiction pour faire bonne mesure : l’histoire se situe en effet dans un futur relativement proche, avec systèmes domotiques informatisés, surveillance vidéo et drônes, et surtout division de la population en deux quartiers, in et out, l’un hyperéquipé, protégé, l’autre délaissé. Ce décor n’est cependant pas très approfondi, il semble être là juste parce que c’est à la mode en littérature jeunesse. Les quartiers in et out sont à peine décrits, alors à quoi bon les avoir inventés ?
Bref si l’histoire peut satisfaire une lecture d’un jour elle ne recèle pas beaucoup plus d’intérêt. Dans une postface, l’auteur explique qu’il a voulu dénoncer les dangers d’une sécurisation à outrance (les camps de rééducation – au coût prohibitif – existent réellement aux États-Unis sous le nom de behaviour modification school ou de wilderness camp). Le sujet est très riche (il ressemble à celui traité dans Little Brother) mais cela ne suffit pas à en faire un bon roman. Sa vocation d’alerte est à mon avis desservie par les choix littéraires qui ont été faits : en plaçant son action dans un futur différent de notre quotidien, en favorisant l’action aux dépens de la description, l’auteur ne permet pas que le lecteur prenne à son compte les événements : ils restent dans l’ordre de la littérature. Bien dommage.

Mango (collection « Autres mondes »), 2007, 218 pages.

16 septembre 2016

Chouette, Carl Hiaasen

Roy est nouveau dans la ville de Coconut Cove en Floride. Il cherche à passer inaperçu et est pris comme cible par Dana Matherson, une brute. Il rencontre aussi un garçon étrange qui ne veut pas dire son nom, court très vite et défend les chouettes : ces petites bêtes, installées sur un terrain vague, sont en effet menacées par la construction de la Maison des crêpes Maman Paula. Face à la surveillance du « Frisé » et de l’agent Delinko les enfants s’organisent et tout ce petit monde se croise, se fuit ou se cherche jusqu’au rebondissement final…

► Mon avis
Beaucoup de bonnes idées et un style vif, brillant. Malheureusement la fin s’enferre un peu et n’est pas à la hauteur du début : on y perd le côté mystérieux et loufoque, avec un happy end sans remous sauf caricaturaux. Il n’en reste pas moins que les deux premiers tiers sont vraiment réjouissants !

Gallimard jeunesse, 2003, 303 pages. « À partir de 10 ans. »
VO (USA), Hoot, 2002. 

15 septembre 2016

Soldat Peaceful, Michael Morpurgo

22h05. À 18 ans, Tommo Peaceful a décidé d’écrire et de ne plus s’arrêter de la nuit. Il a trop de choses à raconter et le temps est trop précieux.
Aussi loin qu’il s’en souvienne Tommo a toujours grandi sous l’aile protectrice de son grand-frère Charlie. C’est lui qui osait affronter le maître d’école, qui braconnait pour nourrir la famille et qui défendait leur grand frère Big Joe, atteint d’un handicap mental. Avec leur amie Molly, Tommo et Charlie formaient un trio soudé.
Lorsque la guerre est déclarée et que Charlie est convoqué, Tommo n’hésite pas et s’engage avec lui, malgré ses 16 ans. Le camp d’entraînement en France les met à rude épreuve mais ils sont loin du pire. Envoyés sur le front, dans les tranchées, ils connaissent la vermine, les rats, l’humidité permanente, l’attente, et surtout la peur qui s’insinue, irrésistiblement, quand les obus sifflent autour d’eux. Lorsqu’ils se retrouvent en mauvaise position, le sergent Hanley veut les faire toujours plus avancer. Mais Charlie n’a pas changé, il veille toujours sur Tommo et n’est pas prêt à obéir à un ordre stupide.
Tommo écrit et se souvient, tant qu’il est encore temps…

► Mon avis
J’ai emprunté ce livre par hasard, sans en rien savoir. Je ne savais même pas que l’auteur était britannique et non français et donc que ses personnages l’étaient aussi. J’ai mis du temps avant de le comprendre. Malgré le titre je n’avais pas non plus vraiment intégré que c’était un livre qui parlait de la guerre : celle-ci n’arrive qu’à la moitié du roman et il se passe bien des choses avant, des choses qui valent la peine d’être lues. L’écriture est très simple, les phrases courtes mais le tout est terriblement efficace. On suit Tommo dans son récit, on ressent avec lui : sa peur du maître, son amitié pour Molly, sa position difficile quand celle-ci lui préfère Charlie, ce frère qu’il estime tant. Lorsque Big Joe disparaît, on le cherche en même temps que tout le village, on s’inquiète comme sa mère et l’on craint le pire. Les sentiments sont dépeints avec beaucoup de finesse : quelques mots suffisent à montrer l’unité de cette famille.
Et puis la guerre arrive, le roman bascule d’histoires de gamins à des histoires de grands. L’auteur parvient à nous montrer que ce sont justement les mêmes, ces gamins arrivés de leur campagne, qui n’avaient jamais vu d’avion, qui se retrouvent au front, à devoir tuer pour ne pas l’être. Aucun manichéisme, aucune accusation explicite. Simplement des éléments ici et là qui font mouche : cette vieille dame dans la rue qui incite Tommo à s’engager pour ne pas être un « lâche », le sergent Hanley qui envoie ses hommes au casse-pipe pour une histoire d’ego, ce jeune Allemand qui laisse volontairement filer Tommo. La liberté de l’homme face aux décisions militaires. Une époque où obéir c’est être un homme et où réfléchir peut conduire au pire.
Rien de grandiose, de démonstratif : l’auteur met simplement en place une à une les pièces de son puzzle, le tout dépassant ses parties. L’émotion arrive sans qu’on l’ait vue venir et on se retrouve à pleurer sur la condition humaine, sa bêtise, sa fragilité mais aussi sa capacité de bien faire. Chapeau bas et merci. Un grand livre.

Gallimard jeunesse, 2004, 189 pages. VO (Grande-Bretagne) 2003. « À partir de 11 ans. » 
Prix Sorcières (roman adolescent) 2005.

11 septembre 2016

La Passe-miroir, tome 1 : Les Fiancés de l’hiver, Christelle Dabos

Ophélie passe plutôt inaperçue dans sa famille : discrète, maigrichonne, maladroite, elle ne se sent chez elle qu’aux Archives où elle peut utiliser son talent de « liseuse » et remonter la mémoire des objets en les touchant. Son quotidien bascule lorsqu’on lui annonce qu’elle doit épouser un homme du Pôle, elle, une Animiste : un mariage diplomatique. Les informations sur le Grand Nord sont rares et peu rassurantes et l’arrivée de son futur venu la chercher n’est pas fait pour améliorer les choses : Thorn est immense, taciturne et lui prête peu attention. Chaperonnée par sa tante elle découvre donc la Citacielle, monde vicié où règne l’illusion. Elle y apprend rapidement que Thorn est détesté de tous et que pour sa sécurité personnelle il vaut mieux que personne ne sache qui elle est. Elle se retrouve ainsi dans les coulisses de ce monde étrange et, tandis que son caractère s’affirme, elle découvre peu à peu qu’elle est la pièce maîtresse d’un jeu qui la dépasse…

► Mon avis
Ce n’est pas l’imagination qui manque à l’auteure et on la suit avec curiosité dans ce monde qu’elle a créé et qui semble se déployer de plus en plus à chaque page. En viendra-t-elle à bout en quatre tomes comme annoncé ? Je trouve cela courageux de sa part de s’être lancée dans une aventure pareille. Pour le lecteur ce n’est pas trop difficile à suivre car les choses sont amenées habilement, progressivement : on découvre le Pôle en même temps qu’Ophélie. Les personnages ont une riche personnalité, l’intrigue est complexe mais le tout est très facile et plaisant à lire : les 500 pages défilent rapidement. Il y a des rebondissements, de l’humour, le caractère d’Ophélie s’affirme au gré des événements et l’on est curieux de savoir ce qui va lui arriver et qui se cache derrière le masque austère de Thorn. Il n’y a pas vraiment de travail sur le style mais peu de maladresses (sauf peut-être un appui un peu trop net pour montrer que Thorn pourrait être amoureux d’Ophélie). Un voyage donc qui change les idées, pas trop léger, et qui est réellement original. À noter : l’auteure fait à plusieurs reprises des allusions sexuelles qui appartiennent plutôt au registre adulte qu’adolescent. Cela surprend sans choquer : elle trace vraiment sa propre voie et on lui souhaite bon courage pour la suite.

Gallimard jeunesse, 2013, 528 pages. Lauréat du concours du premier roman jeunesse organisé par Gallimard Jeunesse, Télérama et RTL. À partir de 12 ans.

8 septembre 2016

Vol, Nathalie Kuperman

Jeanne a 15 ans et est mal dans sa peau : maigre, sans poitrine, avec des parents qui ne s’entendent plus. Pour fêter l’anniversaire de sa grand-mère qu’elle n’apprécie pas trop, elle est obligée de rater le concert de ses amis. Elle ne sait plus trop où elle en est et vole un pull dans un magasin, se dispute avec sa meilleure amie, se rapproche d’un nouveau garçon, et fait la connaissance d’une petite fille pauvre et excentrique qui invente des prénoms aux gens…

► Mon avis
C’est l’exemple type du roman écrit pour répondre à une attente supposée du lecteur adolescent, pour faire marcher le prétendu processus d’identification. On nage donc dans les clichés adolescents. Il y a certes un bon fond de vrai mais pas de recul ni beaucoup d’humour. Ce n’est pas mal écrit, simplement ce n’est pas très intéressant…

École des loisirs (Médium), 2006, 138 pages. « 12 à 16 ans. »

7 septembre 2016

Coeur d'encre, Cornelia Funke

Meggie, 12 ans, a grandi avec son père Mo(rtimer) et des livres : sa mère est « partie en voyage » des années auparavant et son père, relieur, lui a communiqué son goût des livres : il lui raconte souvent des histoires même si, bizarrement, il ne lui en lit jamais. Un soir un homme se présente chez eux : c’est « Doigt de poussière » qui souhaite parler à « langue magique ». Mo ne veut rien expliquer mais, dès le lendemain, ils déménagent chez la tante Elinor, à laquelle Mo confie un livre auquel il semble tenir particulièrement : Cœur d’encre. Doigt de poussière n’est pourtant pas loin : il apporte avec lui un monde que Meggie était loin de soupçonner et des aventures qui l’emporteront bien plus loin que les livres…

► Mon avis
J’avais hésité avant de me décider à lire ce livre : c’est quand même un pavé, le premier tome d’une trilogie, et je craignais une histoire qui surferait simplement sur la vague Harry Potter (une jeune, de la magie…), enfin Je Bouquine était très enthousiaste alors…
C’est bien mené, on ne s’ennuie pas et l’on désire savoir la suite. Les personnages sont variés et chaque lecteur peut donc y trouver son compte : il y a Meggie, la « caution jeune », mais aussi Mo tiraillé entre sa femme disparue et sa fille présente, Elinor qui passe du monde des livres, solitaire, au monde des humains, Doigt de poussière qui regrette le livre d’où il vient et en arrive à faire des choses peu glorieuses pour y retourner… Il y a au passage un discours sur disons les « bienfaits » des livres/de la lecture qui est plutôt sympathique et qui évite le danger du livre « à thème », du livre-sermon (même si on frôle ce danger de près). L’idée de faire surgir les personnages des bouquins est également assez intéressante, d’autant que l’opération n’est pas très bien contrôlée. Cela manque cependant du petit « plus » qui fait qu’un livre marque les mémoires, est plus que lui-même. On regrettera donc l’absence d’un grain de folie, d’imprévu…

Hachette jeunesse, 2004, 665 pages. VO (Allemagne) 2003. « À partir de 10 ans. »

5 septembre 2016

La Rivière à l'envers, Jean-Claude Mourlevat

Tomek, 13 ans, tient une épicerie dans un petit village. Sans le dire, il s’y ennuie. Un jour une fille étrangère entre dans sa boutique et lui demande de l’eau de la rivière Qjar, qui empêche de mourir. Il n’en a pas et elle repart. Tout chamboulé il décide de partir à la poursuite de la fille et de la rivière. En chemin il traverse la forêt de l’oubli avec Marie et son âne, un champ de fleurs aux parfums envoûtants et les Parfumeurs…

► Mon avis
Un livre que j'ai dévoré, comme de juste : c’est frais, plein d’idées, d’aventures. Les personnages sont originaux et attachants. On regrette juste que cela ne dure pas plus longtemps : le livre manque un peu d’ampleur une fois que Tomek quitte les Parfumeurs.

Pocket jeunesse, 2000, 191 pages. Prix des Incorruptibles (classes 6e-5e) 2001/2002. « À partir de 11 ans. »

3 septembre 2016

Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle

Sous le nom de Joshua Perle un jeune garçon atterrit dans notre monde, laissant derrière lui un génie puissant, un royaume qui lui était destiné, une fille-fée dont il était amoureux… Entre boutique de guimauve et guerre mondiale, une longue quête s’ouvre devant lui, à la recherche du chemin de retour…

► Mon avis
C’est un roman du type de Vango où les histoires s’emboîtent, où les personnages sont multiples. Un roman également extrêmement construit (malgré les apparences), avec en parallèle un récit à la première personne, celui du narrateur qui a croisé enfant le personnage de Joshua et en a été marqué à vie, et le récit à la troisième personne d’un conteur nous offrant un univers bigarré et fantastique. Dans le cadre d’un lecture resserrée on arrive à suivre mais c’est vrai qu’il y a de quoi se perdre et cela en rebutera certainement certains. C’est un livre où l’imaginaire, la féerie, les mystères de l’enfance et du souvenir sont rois. Ainsi il vaut mieux ne pas être trop à cheval sur le réalisme : je n’ai pas cherché à le faire mais il y a certainement de quoi pointer des faits peu cohérents ou simplement « gratuits » (le héros prend la place d’un « Joshua Perle » mort aux yeux de ses parents mais non à ceux de l’administration et on n’en saura pas beaucoup plus ; le nouveau Joshua se met à collectionner les objets venus de son monde mais on ne sait pas trop à quoi cela peut lui servir, etc.) C’est plutôt un livre qui vous berce, une mélopée qui vous emporte. Je me suis parfois laissé faire mais pas toujours. J’ai parfois trouvé que l’auteur jouait un peu trop sur le mystère, les non-dits, les évocations à demi-mots, essayant de leur faire dire plus que ce qu’il pourrait décrire. C’est un procédé qui revient un peu trop souvent et qui a je trouve ses limites.
Je n’ai donc pas été transcendée en tant qu’adulte - devenue certainement un peu trop rationnelle - mais je suppose que plus jeune l’aspect contes et légendes m’aurait davantage correspondu. Il n’en reste pas moins que j’ai lu le tout très rapidement ce qui veut bien dire que quelque-chose fonctionne…

Gallimard jeunesse (coll. Romans Ados), 2014, 304 pages.

1 septembre 2016

La Piste cruelle, Jean-François Chabas

1879. Giovanni, Curzio et Paola, 11, 10 et 8 ans suivent leurs parents et quittent la misère de la Calabre avec San Francisco comme but, comme rêve. Très vite l’Amérique se montre bien moins accueillante que prévue. Leur langue peu comprise, des arnaqueurs à tous les coins de rue, des Indiens menaçant, une épidémie de rage et des kilomètres à n’en plus finir. Leur mère se sent abandonnée de Dieu et perd peu à peu la tête. Un matin les trois enfants se retrouvent seuls : leurs parents leur ont laissé toutes les affaires, la mule et le revolver Smith & Wesson mais sont partis. Giovanni, l’aîné prend la tête de la petite troupe à travers le désert…

► Mon avis
Drôle de livre. C’est un récit écrit au passé, à la première personne : Giovanni devenu vieux revient sur cette épisode improbable de sa jeunesse. En même temps on sait du coup qu’il s’en est sorti, ce qui limite le suspens : c’est dommage !
 Une atmosphère spéciale entoure le livre, comme le désert étouffant que les enfants ont traversé : on les voit seuls, complètement isolés, livrés à eux mêmes, fourmis dans l’immensité américaine. En même temps ce qui aurait pu être une vaste épopée est finalement vite éclipsé puisque le livre ne fait que 130 pages. J’ai ainsi trouvé le sujet intéressant, le texte bien écrit mais je ne suis pas sûre de voir où l’auteur voulait en venir : cela ressemble à une parenthèse, une sorte de mirage. Je l’attribue au faible nombre de pages mais peut-être est-ce aussi dû au fait que le récit soit au passé. Jamais on oublie d’où écrit le narrateur : tout est présenté comme un souvenir, donc par rapport au présent du narrateur et non comme une résurrection du passé.
 Le caractère du père est à peine esquissé et, n’était-ce le contexte (les Indiens, les colons saouls et pauvres), on ne se projette pas vraiment en 1879, les enfants semblant agir et réfléchir comme des enfants modernes. Bref à mon avis l'ensemble est un peu trop de guingois mais se lit très facilement et avec intérêt, d'autant que l’auteur parvient à créer une atmosphère particulière qui est marquante. Le regret tient donc surtout à une impression de trop peu.

École des loisirs (Médium), 2014, 131 pages. « 12 à 16 ans. »

Wonder, R.J. Palacio

Né avec une malformation faciale, ayant subi 27 opérations depuis, August a grandi sous le regard aimant et protecteur de ses parents et de sa sœur Via et a appris à ignorer les autres. Mais sa rentrée en sixième change la donne : pour la première fois il n’ira pas à l’école à la maison mais devra se confronter avec des camarades du collège. Le principal confie à quelques élèves le soin de veiller sur lui : Jack Will, avec lequel August sympathise vite, Julian, qui se révèle vite être un sale type et Charlotte. Il y a aussi Summer, une fille canon qui choisit de s’asseoir à côté de lui à la cantine alors que toute l’école semble s’être passé le mot pour ne surtout pas le toucher. Via, elle, adore son frère mais appréciait quand à l’école elle pouvait être Olivia Pullman, une fille comme les autres, et non « la sœur du monstre ». L’année risque d’être longue…

► Mon avis
C’est un livre un peu gros mais naïf, visant plutôt un public jeune (s’il faut citer des chiffres disons plutôt 11-12 ans que 14-15 ans). Le sujet est intéressant, le livre est une bonne école d’ouverture aux autres (on le conseillerait volontiers en lecture à des jeunes pour ouvrir leur horizon, abaisser des clichés, etc.) mais forcément on n’est jamais loin non plus de la démonstration, des bons sentiments. Ça se lit très facilement et agréablement, il y a de bonnes idées, des passages drôles, ça sonne plutôt juste mais le tout reste léger, périssable, peut-être parce qu’un peu trop « gentil » ou parfois caricatural. (cf. l’amie Miranda qui semble être devenue une peste superficielle mais qui est restée en fait très attachée à August, Julian qui est méchant et bien sûr qui est un gamin pourri gâté, etc.).
Il y a un effort de construction avec une variation des points de vue (selon les chapitres le narrateur est August, Via, Summer, Jack, Justin (le petit copain de Via), August, Miranda, August). C’est plutôt positif en soi mais la valeur ajoutée reste assez limitée. L’auteur fait mine de varier le style selon le narrateur (ex. : dans le chapitre de Justin il n’y a pas de majuscule et les phrases sont juxtaposées) mais cela tourne vite court, on ne peut pas dire qu’il y ait vraiment un style travaillé.
Un livre qui a donc des limites si l’on entre dans les détails mais l'impression générale reste tout à fait favorable.

Pocket jeunesse (coll. « 13 ans et plus »), 2013, 410 pages. VO (anglais États-Unis), 2012.

31 août 2016

Sobibor, Jean Molla

Emma est une adolescente anorexique, fille unique. Elle revient de l’hôpital mais n’est pas guérie. À la mort de sa grand-mère qu’elle adorait elle trouve un vieux cahier, un journal écrit par Jacques Desroches, soldat français volontaire pour travailler dans un camp d’extermination en Allemagne entre 1942 et 1943. Le texte alterne entre ce journal et le récit d’Emma.

► Mon avis
Avis partagé : de même qu’il y a deux récits dans le roman (celui de Jacques et celui d’Emma), j’ai deux avis sur le livre. En ce qui concerne le journal de Jacques il n’y a rien à redire : cela semble une bonne reconstitution, la psychologie du personnage n’est pas grossière, la réalité des camps est plutôt bien décrite même s’il n’y a là rien de bien nouveau par rapport à ce qu’on peut en connaître. En revanche le récit d’Emma est insupportable, malsain, j’ai failli laissé le livre – ce qui est rare ! Le parallèle entre camps et anorexie me semble très mal placé. Accessoirement Emma est à baffer. Le coup de théâtre de la fin est plutôt bien amené, imprévu, mais il donne lieu à une scène vraiment désagréable. En outre l’auteur oblige le lecteur à être un voyeur par rapport à l’anorexie d’Emma ce qui met dans une situation très inconfortable. Bref un roman qui fait tout pour ne pas laisser indifférent, ce qui n’est pas forcément un gage de réussite.

Gallimard (coll. Scripto), 2003, 191 pages.

Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère ? Susin Nielsen

Violette a 13 ans et en veut farouchement à son père réalisateur d’avoir quitté sa mère pour Jennica, « l’épouse n° 2 », une actrice à la poitrine refaite. Heureusement elle peut compter sur une boule magique pour proposer des réponses toutes faites et bien sûr sur sa fidèle amie Phoebe pour s’épancher, partager ses idées et son désespoir de voir que sa mère ne tombe désormais que sur des hommes invraisemblables. Suite à de mauvaises expériences, Violette soupçonne en effet tous les nouveaux prétendants du pire, dont le dernier en date, Dudley, qu’elle surnomme rapidement Saucisse. Elle en est convaincue, pour être à la hauteur de sa mère, une seule personne pourrait faire l’affaire : George Clooney. Quand son père l’invite à passer les vacances près du studio où tourne Clooney, elle y voit l’occasion rêvée : elle trouvera le moyen de lui parler et de le convaincre…

► Mon avis
J’avais beaucoup apprécié Ambrose, Roi du scrabble et souhaitais donc lire ce roman du même auteur. On y retrouve de l’humour, du rythme, un esprit décalé, de l’inventivité mais le charme opère néanmoins moins bien. La trame est moins originale : il y a le cliché de George Clooney et le personnage un peu trop repérable de l’adolescente mal dans sa peau, qui souffre du divorce de ses parents. Certains aspects de Violette sont bien sûr attachants et un lecteur adolescent s’y retrouvera sans doute très bien mais en tant qu’adulte je trouve que le personnage principal est parfois un peu trop bête, trait appuyé par certains effets de style comme la répétition de l’expression « que les choses soient bien claires ».
Un roman donc que je serai prête à conseiller à de jeunes lecteurs, qui est tout à fait plaisant, facile et agréable à lire mais dont la trame globale est un peu trop attendue, connue.

Hélium, 2011, 194 pages. « À partir de 11 ans. » 
VO (anglais Canada) 2010.

30 août 2016

Le Combat d'hiver, Jean-Claude Mourlevat

Hélène et Milena sont orphelines. Elles ont grandi dans un internat stricte et étrange, sans rien connaître du monde extérieur que les « consoleuses », des sortes de mères temporaires. Un jour Milena s’enfuit avec Bartolomeo, un garçon de l’internat des garçons. Hélène part à sa poursuite avec Milos…

► Mon avis
Le début est excellent. L’auteur a inventé un univers très riche. Le seul reproche qu’on puisse lui faire à mon avis c’est de ne pas l’exploiter suffisamment : il y avait de la matière pour au moins deux cents pages de plus ! Du coup on est un peu frustré mais c’est un moindre mal… Les lieux notamment (internat, village des consoleuses, refuge dans la montagne, capitale du pays avec ses ponts et le restaurant de Jahn) sont très bien décrits : on a l’impression de les voir, d’y être.

Gallimard jeunesse, 2006, 331 pages. 
Prix Sorcières (romans adolescents) 2008, prix des Incorruptibles (3e/2de) 2008. « Dès 13 ans. »

28 août 2016

MÉTO, tome 1 : La Maison, Yves Grevet

Méto a été confié à « la maison ». D’avant il ne se souvient de rien, ses camarades Claudius, Quintus, Rémus et les autres non plus. Tous ont leur nouvelle vie rythmée par l’organisation sans faille des César : piqûres pour ne pas grandir, séances de défoulement collectif dans un sport ultra-violent, compter jusqu’à 120 avant de manger, compter 50 secondes entre chaque bouchée, se voir puni de « frigo » en cas de manquement aux règles et craindre de voir un jour son lit « craquer », signe du départ de la maison. Un régime implacable bien vécu par la plupart des habitants mais sur lequel Méto s’interroge de plus en plus. Éclairé par Romu, le visiteur du frigo, il se met en relation secrète avec d’autres « résistants ». Dans ce monde où chaque geste, chaque mot est contrôlé, la partie promet d’être rude...

► Mon avis
Youpi ! Un monde original, qui se découvre progressivement tout au long de ce premier tome de la trilogie : ce n’est pas une situation initiale puis l’action mais une situation initiale qui se déploie et à laquelle se mêle progressivement, secrètement, l’action. On découvre les lois de la « maison » au fur et à mesure que Méto semble les reconsidérer ou les présente à la jeune recrue, Crassus : c’est assez habile. La fin arrive trop vite c’est-à-dire à la fois un bon signe (ça se dévore) et une déception : l’action finale est racontée un peu trop rapidement ce qui est dommage. Peu importe : j’ai hâte de lire la suite.

Syros (« dès 10 ans »), 2008, 252 pages. Prix Tam Tam/Je Bouquine (11-15 ans).

Papa et Maman sont dans un bateau, Marie-Aude Murail

M. Doinel est directeur d’une agence de transport routier. La crise n’épargnant personne il a déjà été obligé de licencier trois salariés et avec l’arrivée d’un jeune requin venu pour restructurer tout cela les choses risquent de ne pas s’améliorer. Rude mission pour M. Doinel que de protéger ses ouailles.
Mme Doinel, elle, est institutrice en maternelle. Sa classe est bien rodée : chansons sur le tapis, atelier gommettes, remplissage de yaourt avec des graines et traçage de traits verticaux, activités épaulées par Rolande, en admiration. Oui mais voilà, la mécanique s’use, Mme Doinel fatigue. L’improvisation guette...
Entre les deux, Esteban, CE2 brillant, rêve de machines à tout-va mais se fait persécuter à l’école à cause de sa petite taille. Sa sœur « Charlie » n’est pas non plus la reine de l’intégration. Sa copine Laura la délaissant elle se retrouve à côté d’Aubin, grand échalas et cancre pas méchant. À force de se prêter des stylos et de s’échanger des mangas, Bishonen Club contre Psycho Boy, ces deux-là finissent par sérieusement se rapprocher.
Quatre personnages aux prises avec la vie et les autres, avec des envies d’ailleurs. Cela tombe bien, Psychologie magazine a précisément publié un reportage sur la vie en yourtes...

► Mon avis
Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu de Marie-Aude Murail. J’avais d’ailleurs gardé un goût de déception après les derniers. C’est loin d’être le cas ici : le dédale entre les quatre personnages est mené avec brio. Une langue vivante, inventive et un don pour observer et transcrire le réel qui ne se dément pas. La classe de maternelle de Mme Doinel est un réel documentaire. On s’y croirait. Quelques faiblesses, notamment Esteban, personnage peu exploité surtout dans la deuxième moitié du livre et la pseudo-histoire d’amour entre M. Doinel et la femme de son patron, mais c’est vraiment pour chipoter. J’ai dévoré le livre et ai passé un très bon moment. Tout le monde peut s’y reconnaître : le monde impitoyable de l’école et de ses modes à suivre, la crise économique, la difficulté de gérer des petits, et bien sûr l’envie d’ailleurs... À noter que le tableau brossé au total est assez noir parce que réaliste – et Dieu sait que la vie n’est pas toujours évidente… Il y a notamment un suicide, mais sans tomber dans cet extrême il y a toutes ces difficultés économiques bien réelles, tous ces doutes que l’on peut avoir sur ce qu’il est bon ou non de faire. Et pourtant la vie continue...

École des loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2009, 294 pages.