29 septembre 2016

Little Brother, Cory Doctorow

Marcus Yellow, lycéen de San Francisco, est passionné par les nouvelles technologies et les jeux vidéo en réseau. Il s’amuse notamment à pirater les systèmes de sécurité de son lycée, ce qui lui permet d’échapper un tant soit peu à la surveillance permanente dont les citoyens font de plus en plus l’objet. Marcus joue au chat et à la souris avec le proviseur mais lorsque le département de la sécurité intérieure s’intéresse à lui les choses le dépassent : soupçonné de complicité dans un attentat terroriste il est arrêté, interrogé, humilié. Relâché mais surveillé, Marcus décide de résister et utilise ses compétences informatiques pour fédérer autour de lui un vaste réseau. La pression de la DSI s’accentue…

► Mon avis
Un roman hommage au 1984 de George Orwell. Le sujet est bien sûr terriblement d’actualité : on peut penser que la surveillance n’a pas atteint les proportions du livre mais on s’en approche. Il est donc intéressant d’observer à travers ce roman très réaliste les arguments des uns et des autres : les partisans de la sécurité, mus par une peur insidieuse du terrorisme, s’opposent à un principe souverain, celui du droit à la liberté individuelle. L’auteur semble avoir beaucoup travaillé son sujet ce qui donne une matière très riche à son ouvrage. Il mentionne par exemple des articles de la Constitution américaine et propose également des descriptions techniques des éléments informatiques permettant de déjouer la surveillance (en particulier Xnet). Ce faisant, il prend le lecteur au sérieux mais ne choisit par forcément la facilité : les éléments techniques ne sont en effet pas toujours faciles à lire.
C’est d’une certaine façon le point faible du livre : ce dernier ressemble parfois trop à un roman à thèse, genre toujours très périlleux. Le début en particulier m’a passablement énervée : tout ce qui concerne l’emprisonnement de Marcus est trop évidemment présenté comme la situation initiale, le traumatisme qui va déclencher tout le reste. Je n’ai pas trouvé cela très fin et n’ai pas été en outre totalement convaincue : certes Marcus se fait pipi dessus, certes il est contraint à avouer ses codes secrets, certes il est séparé de ses amis, mais je n’ai pas trouvé cela si « terrible » : d’une part par rapport à ce que la torture peut être, d’autre part au regard de la surveillance que Marcus subissait déjà (caméras omniprésentes, etc.). Du coup cette arrestation présentée comme élément déclencheur du reste m’a semblé à la fois un procédé littéraire trop voyant et un argument pas assez légitime.
Autre reproche, qui reste cependant marginal : on sent que l’auteur tient à montrer que l’on peut revendiquer la liberté individuelle sans être pour autant un terroriste. Il insiste ainsi sur la personnalité « cool » de son héros, Marcus parlant librement de sexe ou d’alcool, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des valeurs, de connaître la Constitution, etc. L’intention est louable mais les discours « non-conformistes » ont du coup tendance à être trop appuyés, trop récurrents.
Malgré ces réticences j’ai lu le livre avec beaucoup de curiosité et d’intérêt et je le conseille. L’écriture est parfois technique mais avant tout originale et l’intrigue bien menée jusqu’à la fin. Le roman est d’ailleurs vraiment dense puisqu’il y est aussi question d’amitié et de relation amoureuse. On retiendra avant tout la richesse et la précision des informations données sur les thèmes sécurité-liberté : de quoi faire réfléchir.

Pocket Jeunesse, 2012, 448 pages. VO (Canada) 2008.

27 septembre 2016

La Fille de Noé, Géraldine McCaughrean

Dans la Bible bien sûr on parle des hommes : Abraham et ses trois fils, Sem, Cham et Japhet. Mais des femmes, nulle trace. Timna, la fille de Noé, raconte l’envers du décor du déluge : les animaux qui s’entretuent, les excréments dont on ne sait plus que faire, les mouches qui prolifèrent, la descendance promise à s’épouser entre elle, et puis tous les rescapés surnageant à la surface de l’eau et dont on se détourne délibérément... Pas de quoi se vanter en effet !
Timna obéit à son père, comme tout le monde, mais quand un jeune garçon (Kittim) et un bébé se retrouvent à portée d’être sauvés, elle ne peut refuser le geste qui les sauve. Elle les cachera donc, les nourrira en secret, pleine de remords de trahir ainsi son père et les projets de Dieu, se demandant sérieusement si ces enfants infiltrés ne serait pas le démon qu’elle, la fille, a fait entrer...

► Mon avis
L’idée de départ est bonne : prendre au pied de la lettre ce déluge, imaginer jusqu’au bout toutes ses incidences. Pourtant le livre laisse un mauvais goût en bouche. Est-ce dû à la critique implicite de l’Église, des fous de Dieu ? À une vision caricaturale des hommes ? À la bêtise de Timna qui soupçonne Kittim d’être un démon bien qu’elle l’ait sauvé, ce que l’on a bien du mal à comprendre ?
Il y a de bonnes idées d’écriture, notamment les chapitres attribués aux animaux et dans lesquels ils expriment leur point de vue sur cette aventure, mais une certaine froideur règne sur le livre, un manque d’humour. On sent la moiteur du temps extérieur, la chaleur et l’odeur animale, c’est peut-être réussi d’un point de vue littéraire mais c’est bien lourd pour le lecteur !
À noter aussi que la quatrième de couverture ne correspond à mon avis pas du tout au contenu et que je me suis donc tenue en porte-à-faux tout du long du roman, attendant que se réalise ce qui était annoncé : « Une jeune fille déchirée entre obéissance et générosité ». Elle n’a pas l’air déchirée, et elle ne se montre pas généreuse : si elle aide Kittim et le bébé cela semble plutôt le résultat d’un concours de circonstances qu’elle n’a pas le courage d’inverser. On y lit aussi : « Une magnifique leçon de tolérance ». Je ne sais pas où ils ont trouvé ça, moi je n’ai pas vu… Aurais-je davantage apprécié ce livre sans la quatrième de couverture ? Ce n’est pas impossible.

Gallimard jeunesse (Folio junior), 2005, 266 pages. VO (Royaume-Uni) 2004. « De 11 à 14 ans. »

26 septembre 2016

Encore heureux qu'il ait fait beau, Florence Thinard

Les élèves de Sixième F. sont à la bibliothèque avec Sarah la bibliothécaire et M. Daubigny le professeur de technologie lorsque le jeune Saïd est mis à la porte. On découvre alors que le bâtiment est entouré d’eau, coupé du monde, sans plus de raison. Les naufragés s’organisent rapidement : décompte des stocks de nourriture, mise en place de l’électricité, pêche, lecture des Mille et Une Nuits, baignade : ce ne sont pas les idées ni la bonne humeur qui manquent…

► Mon avis
D’entrée de jeu l’auteur ne s’embarrasse pas d’explications. C’est rocambolesque et peu importe : on est rapidement pris par l’appétit de vivre de ces improbables naufragés. J’ai bien tiqué sur le fait que la classe de 6e n’avait que 12 élèves, sur le fait que le bâtiment ne contenait qu’une quinzaine de personnes mais avec bien sûr un stock de riz, sur l’impression d’un naufrage de plusieurs mois alors qu’une semaine s’était à peine écoulée mais après tout qu’importe ? L’essentiel n’est pas là car malgré toutes ces invraisemblances cela fonctionne joyeusement, chacun faisant montre d’énergie et d’inventivité, dans la bonne humeur, ce qui n’est pas si fréquent. Le directeur n’est pas un barbon austère, le professeur de technologie est plus ouvert qu’il n’y paraît, les enfants plus sensibles qu’ils ne le montrent, etc., etc. Cela vise plutôt un public jeune et est tout à fait réjouissant.
Le livre est d’ailleurs beaucoup moins simple que ce que l’on pourrait croire : la langue est travaillée, à la fois dans une imitation plaisante du style enfantin ou du langage racaille, et dans l’utilisation d’un registre de langue assez soutenu avec des mots comme « horions » et « rostre ». Les démonstrations de physique du professeur de technologie sont dans la même veine : le lecteur même jeune n’est pas pris pour un idiot. Un très bon point pour l’auteur !

Thierry Magnier, 2012, 192 pages.

24 septembre 2016

Comment j'ai changé ma vie, Agnès Desarthe

Anton Kraszowski vit avec sa grand-mère, qui n’a pas toute sa tête et qui ne répond pas aux questions. Ses parents travaillent beaucoup, à l’étranger. Avec Thierry, son prof de CM1 qui se moque de lui, cela commence à faire beaucoup… Alors quand Anton apprend qu’il va retrouver Thierry en CM2, il cherche une échappatoire. Ce sera Marie-José Périnaveau, une dame un peu folle apparemment, qui le fait rentrer dans une école de musique. La musique pourquoi pas tant que ce n’est pas Thierry, tant qu’on s’intéresse à lui. Et puis voilà, Anton se découvre doué…

► Mon avis
Un livre à la fois très réjouissant et très frustrant. Réjouissant car il se lit en deux temps trois mouvements, à hauteur d’enfant, avec des idées rigolotes pour masquer un désarroi profond ; frustrant parce que l’on a à peine commencé que c’est déjà fini, que l’on souhaiterait en savoir plus, que bien des choses ne sont pas nettes : on voudrait des explications sur cette petite caboche d’enfant. Le modèle « éclair » est donc à la fois la force et la faiblesse du roman. Cela étant, si comme adulte je suis un peu frustrée, je pense que comme enfant j’aurais simplement adoré : Anton est un personnage attachant, dans lequel on peut facilement se reconnaître, avec un petit grain de folie en plus qui fait tout son charme.

École des loisirs (Neuf, « 9 à 12 ans »), 94 pages, 2004.

22 septembre 2016

Matilda, Roald Dahl

À 3 ans Matilda sait lire, à 4 ans elle se met à dévorer les livres de la bibliothèque de Mrs Phelps : les livres pour enfants d’abord puis Dickens, Hemingway, C. Brontë, Jane Austen… L’action bénéfique de ses parents ? Loin de là : son père ne pense qu’à arnaquer ses clients en leur revendant des voitures pourries tandis que sa mère passe ses après-midi à jouer au bingo. Tout ce petit monde se retrouve juste pour dîner devant la télé. À 5 ans et demi Matilda entre à l’école dans la classe de Miss Honey, une professeure discrète et timide qui ne tarde pas à repérer les talents de sa nouvelle élève. Mais voilà, ses parents s’en moquent et elle ne peut compter sur aucune aide de la part de la directrice, la terrible Miss Trunchbull qui jette les enfants aussi facilement que des marteaux. D’ailleurs de l’aide ce pourrait bien être elle qui en aurait besoin…

► Mon avis
Un livre qui n’est bien sûr pas une nouveauté mais un incontournable. Je l’ai redécouvert en anglais et ai pu constater au passage que pour un livre d’enfants le vocabulaire ne manquait pas… Je ne me souvenais pas de l’esprit de vengeance de Matilda ni des ennuis de miss Honey mais parfaitement de l’intelligence de Matilda et bien sûr des « exploits » de miss Trunchbull. Il y a quelques défauts, notamment de continuité dans le récit : cela ressemble souvent à une succession de sketchs. Peu importe : c’est un roman qui regorge d’inventivité, d’humour, et également d’une certaine jouissance à se moquer de la bêtise des adultes. On a envie d’y croire et les pages défilent.

Puffin Books, 1988, 240 pages. « 8-12 ans. » 
Prix des Incorruptibles (CM2-6e) 1990.

21 septembre 2016

Une bouteille dans la mer de Gaza, Valérie Zenatti

Tal a 17 ans, est israélienne et habite Jérusalem. Un attentat juste à côté de chez elle la chamboule au point qu’elle envoie un message de « l’autre côté », en espérant correspondre avec une Palestinienne. Son frère, soldat de la bande de Gaza, dépose sa bouteille et son message sur la plage. Ce ne sera pas une fille qui répondra par mail mais un garçon, « Gazaman », 20 ans, plein d’ironie mordante pour cette jeune idéaliste. Au fil de leurs échanges, des événements que vivent l’un et l’autre, chacun de leur côté, un lien se tisse.

► Mon avis
Un livre intéressant, instructif et qui sonne juste : l’auteure ne considère pas le jeune lecteur comme un idiot indifférent à la guerre, elle parvient à ne caricaturer personne, à affronter la réalité, les attentats, les échecs des accords de paix tout en laissant subsister l’espoir. Pour être honnête je dois ajouter qu’il y a des maladresses : Tal est un poil trop tragique ou trop « gnangnan » – notamment avec sa meilleure copine ou son petit copain – et Gazaman trop mystérieux. Ces réticences ne sont cependant pas ce que l’on retient : le roman se lit très rapidement, avec une tension narrative qui fonctionne très bien : on veut savoir la suite, la fin.
Sans que cela paraisse artificiel ou laborieux l’auteure a également travaillé sur la construction narrative et stylistique de son ouvrage : elle expose de manière alternée le point de vue des deux personnages via leurs mails et des incursions dans leur vie, leur pensée. Une réussite.

École des loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2005, 167 pages. 
Prix Tam-Tam/Je Bouquine (11-15 ans) 2005.

19 septembre 2016

Ta photo dans le journal, Marie Brantôme

Les parents de Laure ne sont pas riches, ils l’envoient donc en vacances chez de vagues connaissances, les Pinsart, un couple d’une soixantaine d’années et leur fille, Francia, 30 ans, une « simple ». Ils accueillent également Pierrot, 13 ans, l’âge de Laure, un gosse de l’assistance, illettré, méprisé et passionné de mécanique. Laure est bien élevée, bonne élève, et a l’impression d’arriver dans un panier de crabe : la mère Pinsart ne cesse de faire des remontrances à sa fille qui, à son tour, ne cesse d’humilier Pierrot. Mais Laure a aussi un fort caractère, elle prend le parti de Pierrot et petit à petit gagne du terrain. C’est sans compter Francia : une folle, c’est imprévisible…

► Mon avis
L’histoire se déroule après la guerre, on sent que les restrictions ne sont pas loin. L’auteur écrit comme si elle était contemporaine de la période, ce qui peut étonner. J’avais beaucoup aimé d’autres livres de Marie Brantôme mais là j’ai franchement été déçue : c’est laborieux, l’auteur essaie de préparer le terrain pour le dénouement final, d’annoncer la tragédie à venir, et en même temps celle-ci est connue dès le début via l’incipit. Paradoxalement, ce livre tendu vers un dénouement inéluctable me semble maladroit non pas tant parce que la fin est connue dès le début que parce qu’il est très lourd. Autant le personnage de Laure est assez complexe et sympathique, autant Pierrot ne semble pas avoir de réelle personnalité si ce n’est sa passion pour la mécanique : il est juste présenté comme la victime des brimades. Les portraits des Pinsart ne sont pas non plus très approfondis et tous ces raccourcis psychologiques laissent un goût de gâchis.

Seuil jeunesse, 2007, 137 pages.

17 septembre 2016

Ados sous contrôle, Johan Heliot

Lou est en en pleine crise d’adolescence. Ses parents, incapables de la gérer, décident de la confier à une société experte en la matière. Enlevée avec leur accord, elle atterrit donc dans un camp de rééducation, sous l’autorité de Patrick Drake, un homme sûr de lui, au sourire énervant. Lou observe les anciens stagiaires qui semblent s’être transformés en moutons, notamment les « APO », dont le comportement est vraiment étrange. Elle rencontre également Erwan, un ado qui a décidé de ne pas jouer le jeu de la rééducation et mène une grève de la faim. Souhaitant s’enfuir coûte que coûte, Lou s’allie avec lui mais Drake n’a pas dit son dernier mot…

► Mon avis
Un livre qui se lit facilement et sans trop de désagréments. A posteriori cependant, l’action quasi omniprésente semble être un cache-misère. Le personnage de Lou est notamment bien faible : les quelques phrases « typiques d’une ado rebelle » au début du livre (« Je n’arrive pas à croire que c’est juste à cause d’un peu d’herbe... Bon sang, tout le monde fume au bahut ! ») ne suffisent pas à la caractériser. C’est un personnage poussif. La relation établie avec le journaliste Muna, père d’Erwan, tombe du ciel, sans prévenir, et est bien improbable. Erwan est censé s’être suicidé puis réapparaît sans autre forme de procès. Drake est le grand méchant loup. Il y a aussi une petite dose de science-fiction pour faire bonne mesure : l’histoire se situe en effet dans un futur relativement proche, avec systèmes domotiques informatisés, surveillance vidéo et drônes, et surtout division de la population en deux quartiers, in et out, l’un hyperéquipé, protégé, l’autre délaissé. Ce décor n’est cependant pas très approfondi, il semble être là juste parce que c’est à la mode en littérature jeunesse. Les quartiers in et out sont à peine décrits, alors à quoi bon les avoir inventés ?
Bref si l’histoire peut satisfaire une lecture d’un jour elle ne recèle pas beaucoup plus d’intérêt. Dans une postface, l’auteur explique qu’il a voulu dénoncer les dangers d’une sécurisation à outrance (les camps de rééducation – au coût prohibitif – existent réellement aux États-Unis sous le nom de behaviour modification school ou de wilderness camp). Le sujet est très riche (il ressemble à celui traité dans Little Brother) mais cela ne suffit pas à en faire un bon roman. Sa vocation d’alerte est à mon avis desservie par les choix littéraires qui ont été faits : en plaçant son action dans un futur différent de notre quotidien, en favorisant l’action aux dépens de la description, l’auteur ne permet pas que le lecteur prenne à son compte les événements : ils restent dans l’ordre de la littérature. Bien dommage.

Mango (collection « Autres mondes »), 2007, 218 pages.

16 septembre 2016

Chouette, Carl Hiaasen

Roy est nouveau dans la ville de Coconut Cove en Floride. Il cherche à passer inaperçu et est pris comme cible par Dana Matherson, une brute. Il rencontre aussi un garçon étrange qui ne veut pas dire son nom, court très vite et défend les chouettes : ces petites bêtes, installées sur un terrain vague, sont en effet menacées par la construction de la Maison des crêpes Maman Paula. Face à la surveillance du « Frisé » et de l’agent Delinko les enfants s’organisent et tout ce petit monde se croise, se fuit ou se cherche jusqu’au rebondissement final…

► Mon avis
Beaucoup de bonnes idées et un style vif, brillant. Malheureusement la fin s’enferre un peu et n’est pas à la hauteur du début : on y perd le côté mystérieux et loufoque, avec un happy end sans remous sauf caricaturaux. Il n’en reste pas moins que les deux premiers tiers sont vraiment réjouissants !

Gallimard jeunesse, 2003, 303 pages. « À partir de 10 ans. »
VO (USA), Hoot, 2002. 

15 septembre 2016

Soldat Peaceful, Michael Morpurgo

22h05. À 18 ans, Tommo Peaceful a décidé d’écrire et de ne plus s’arrêter de la nuit. Il a trop de choses à raconter et le temps est trop précieux.
Aussi loin qu’il s’en souvienne Tommo a toujours grandi sous l’aile protectrice de son grand-frère Charlie. C’est lui qui osait affronter le maître d’école, qui braconnait pour nourrir la famille et qui défendait leur grand frère Big Joe, atteint d’un handicap mental. Avec leur amie Molly, Tommo et Charlie formaient un trio soudé.
Lorsque la guerre est déclarée et que Charlie est convoqué, Tommo n’hésite pas et s’engage avec lui, malgré ses 16 ans. Le camp d’entraînement en France les met à rude épreuve mais ils sont loin du pire. Envoyés sur le front, dans les tranchées, ils connaissent la vermine, les rats, l’humidité permanente, l’attente, et surtout la peur qui s’insinue, irrésistiblement, quand les obus sifflent autour d’eux. Lorsqu’ils se retrouvent en mauvaise position, le sergent Hanley veut les faire toujours plus avancer. Mais Charlie n’a pas changé, il veille toujours sur Tommo et n’est pas prêt à obéir à un ordre stupide.
Tommo écrit et se souvient, tant qu’il est encore temps…

► Mon avis
J’ai emprunté ce livre par hasard, sans en rien savoir. Je ne savais même pas que l’auteur était britannique et non français et donc que ses personnages l’étaient aussi. J’ai mis du temps avant de le comprendre. Malgré le titre je n’avais pas non plus vraiment intégré que c’était un livre qui parlait de la guerre : celle-ci n’arrive qu’à la moitié du roman et il se passe bien des choses avant, des choses qui valent la peine d’être lues. L’écriture est très simple, les phrases courtes mais le tout est terriblement efficace. On suit Tommo dans son récit, on ressent avec lui : sa peur du maître, son amitié pour Molly, sa position difficile quand celle-ci lui préfère Charlie, ce frère qu’il estime tant. Lorsque Big Joe disparaît, on le cherche en même temps que tout le village, on s’inquiète comme sa mère et l’on craint le pire. Les sentiments sont dépeints avec beaucoup de finesse : quelques mots suffisent à montrer l’unité de cette famille.
Et puis la guerre arrive, le roman bascule d’histoires de gamins à des histoires de grands. L’auteur parvient à nous montrer que ce sont justement les mêmes, ces gamins arrivés de leur campagne, qui n’avaient jamais vu d’avion, qui se retrouvent au front, à devoir tuer pour ne pas l’être. Aucun manichéisme, aucune accusation explicite. Simplement des éléments ici et là qui font mouche : cette vieille dame dans la rue qui incite Tommo à s’engager pour ne pas être un « lâche », le sergent Hanley qui envoie ses hommes au casse-pipe pour une histoire d’ego, ce jeune Allemand qui laisse volontairement filer Tommo. La liberté de l’homme face aux décisions militaires. Une époque où obéir c’est être un homme et où réfléchir peut conduire au pire.
Rien de grandiose, de démonstratif : l’auteur met simplement en place une à une les pièces de son puzzle, le tout dépassant ses parties. L’émotion arrive sans qu’on l’ait vue venir et on se retrouve à pleurer sur la condition humaine, sa bêtise, sa fragilité mais aussi sa capacité de bien faire. Chapeau bas et merci. Un grand livre.

Gallimard jeunesse, 2004, 189 pages. VO (Grande-Bretagne) 2003. « À partir de 11 ans. » 
Prix Sorcières (roman adolescent) 2005.

11 septembre 2016

La Passe-miroir, tome 1 : Les Fiancés de l’hiver, Christelle Dabos

Ophélie passe plutôt inaperçue dans sa famille : discrète, maigrichonne, maladroite, elle ne se sent chez elle qu’aux Archives où elle peut utiliser son talent de « liseuse » et remonter la mémoire des objets en les touchant. Son quotidien bascule lorsqu’on lui annonce qu’elle doit épouser un homme du Pôle, elle, une Animiste : un mariage diplomatique. Les informations sur le Grand Nord sont rares et peu rassurantes et l’arrivée de son futur venu la chercher n’est pas fait pour améliorer les choses : Thorn est immense, taciturne et lui prête peu attention. Chaperonnée par sa tante elle découvre donc la Citacielle, monde vicié où règne l’illusion. Elle y apprend rapidement que Thorn est détesté de tous et que pour sa sécurité personnelle il vaut mieux que personne ne sache qui elle est. Elle se retrouve ainsi dans les coulisses de ce monde étrange et, tandis que son caractère s’affirme, elle découvre peu à peu qu’elle est la pièce maîtresse d’un jeu qui la dépasse…

► Mon avis
Ce n’est pas l’imagination qui manque à l’auteure et on la suit avec curiosité dans ce monde qu’elle a créé et qui semble se déployer de plus en plus à chaque page. En viendra-t-elle à bout en quatre tomes comme annoncé ? Je trouve cela courageux de sa part de s’être lancée dans une aventure pareille. Pour le lecteur ce n’est pas trop difficile à suivre car les choses sont amenées habilement, progressivement : on découvre le Pôle en même temps qu’Ophélie. Les personnages ont une riche personnalité, l’intrigue est complexe mais le tout est très facile et plaisant à lire : les 500 pages défilent rapidement. Il y a des rebondissements, de l’humour, le caractère d’Ophélie s’affirme au gré des événements et l’on est curieux de savoir ce qui va lui arriver et qui se cache derrière le masque austère de Thorn. Il n’y a pas vraiment de travail sur le style mais peu de maladresses (sauf peut-être un appui un peu trop net pour montrer que Thorn pourrait être amoureux d’Ophélie). Un voyage donc qui change les idées, pas trop léger, et qui est réellement original. À noter : l’auteure fait à plusieurs reprises des allusions sexuelles qui appartiennent plutôt au registre adulte qu’adolescent. Cela surprend sans choquer : elle trace vraiment sa propre voie et on lui souhaite bon courage pour la suite.

Gallimard jeunesse, 2013, 528 pages. Lauréat du concours du premier roman jeunesse organisé par Gallimard Jeunesse, Télérama et RTL. À partir de 12 ans.

8 septembre 2016

Vol, Nathalie Kuperman

Jeanne a 15 ans et est mal dans sa peau : maigre, sans poitrine, avec des parents qui ne s’entendent plus. Pour fêter l’anniversaire de sa grand-mère qu’elle n’apprécie pas trop, elle est obligée de rater le concert de ses amis. Elle ne sait plus trop où elle en est et vole un pull dans un magasin, se dispute avec sa meilleure amie, se rapproche d’un nouveau garçon, et fait la connaissance d’une petite fille pauvre et excentrique qui invente des prénoms aux gens…

► Mon avis
C’est l’exemple type du roman écrit pour répondre à une attente supposée du lecteur adolescent, pour faire marcher le prétendu processus d’identification. On nage donc dans les clichés adolescents. Il y a certes un bon fond de vrai mais pas de recul ni beaucoup d’humour. Ce n’est pas mal écrit, simplement ce n’est pas très intéressant…

École des loisirs (Médium), 2006, 138 pages. « 12 à 16 ans. »

7 septembre 2016

Coeur d'encre, Cornelia Funke

Meggie, 12 ans, a grandi avec son père Mo(rtimer) et des livres : sa mère est « partie en voyage » des années auparavant et son père, relieur, lui a communiqué son goût des livres : il lui raconte souvent des histoires même si, bizarrement, il ne lui en lit jamais. Un soir un homme se présente chez eux : c’est « Doigt de poussière » qui souhaite parler à « langue magique ». Mo ne veut rien expliquer mais, dès le lendemain, ils déménagent chez la tante Elinor, à laquelle Mo confie un livre auquel il semble tenir particulièrement : Cœur d’encre. Doigt de poussière n’est pourtant pas loin : il apporte avec lui un monde que Meggie était loin de soupçonner et des aventures qui l’emporteront bien plus loin que les livres…

► Mon avis
J’avais hésité avant de me décider à lire ce livre : c’est quand même un pavé, le premier tome d’une trilogie, et je craignais une histoire qui surferait simplement sur la vague Harry Potter (une jeune, de la magie…), enfin Je Bouquine était très enthousiaste alors…
C’est bien mené, on ne s’ennuie pas et l’on désire savoir la suite. Les personnages sont variés et chaque lecteur peut donc y trouver son compte : il y a Meggie, la « caution jeune », mais aussi Mo tiraillé entre sa femme disparue et sa fille présente, Elinor qui passe du monde des livres, solitaire, au monde des humains, Doigt de poussière qui regrette le livre d’où il vient et en arrive à faire des choses peu glorieuses pour y retourner… Il y a au passage un discours sur disons les « bienfaits » des livres/de la lecture qui est plutôt sympathique et qui évite le danger du livre « à thème », du livre-sermon (même si on frôle ce danger de près). L’idée de faire surgir les personnages des bouquins est également assez intéressante, d’autant que l’opération n’est pas très bien contrôlée. Cela manque cependant du petit « plus » qui fait qu’un livre marque les mémoires, est plus que lui-même. On regrettera donc l’absence d’un grain de folie, d’imprévu…

Hachette jeunesse, 2004, 665 pages. VO (Allemagne) 2003. « À partir de 10 ans. »

5 septembre 2016

La Rivière à l'envers, Jean-Claude Mourlevat

Tomek, 13 ans, tient une épicerie dans un petit village. Sans le dire, il s’y ennuie. Un jour une fille étrangère entre dans sa boutique et lui demande de l’eau de la rivière Qjar, qui empêche de mourir. Il n’en a pas et elle repart. Tout chamboulé il décide de partir à la poursuite de la fille et de la rivière. En chemin il traverse la forêt de l’oubli avec Marie et son âne, un champ de fleurs aux parfums envoûtants et les Parfumeurs…

► Mon avis
Un livre que j'ai dévoré, comme de juste : c’est frais, plein d’idées, d’aventures. Les personnages sont originaux et attachants. On regrette juste que cela ne dure pas plus longtemps : le livre manque un peu d’ampleur une fois que Tomek quitte les Parfumeurs.

Pocket jeunesse, 2000, 191 pages. Prix des Incorruptibles (classes 6e-5e) 2001/2002. « À partir de 11 ans. »

3 septembre 2016

Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle

Sous le nom de Joshua Perle un jeune garçon atterrit dans notre monde, laissant derrière lui un génie puissant, un royaume qui lui était destiné, une fille-fée dont il était amoureux… Entre boutique de guimauve et guerre mondiale, une longue quête s’ouvre devant lui, à la recherche du chemin de retour…

► Mon avis
C’est un roman du type de Vango où les histoires s’emboîtent, où les personnages sont multiples. Un roman également extrêmement construit (malgré les apparences), avec en parallèle un récit à la première personne, celui du narrateur qui a croisé enfant le personnage de Joshua et en a été marqué à vie, et le récit à la troisième personne d’un conteur nous offrant un univers bigarré et fantastique. Dans le cadre d’un lecture resserrée on arrive à suivre mais c’est vrai qu’il y a de quoi se perdre et cela en rebutera certainement certains. C’est un livre où l’imaginaire, la féerie, les mystères de l’enfance et du souvenir sont rois. Ainsi il vaut mieux ne pas être trop à cheval sur le réalisme : je n’ai pas cherché à le faire mais il y a certainement de quoi pointer des faits peu cohérents ou simplement « gratuits » (le héros prend la place d’un « Joshua Perle » mort aux yeux de ses parents mais non à ceux de l’administration et on n’en saura pas beaucoup plus ; le nouveau Joshua se met à collectionner les objets venus de son monde mais on ne sait pas trop à quoi cela peut lui servir, etc.) C’est plutôt un livre qui vous berce, une mélopée qui vous emporte. Je me suis parfois laissé faire mais pas toujours. J’ai parfois trouvé que l’auteur jouait un peu trop sur le mystère, les non-dits, les évocations à demi-mots, essayant de leur faire dire plus que ce qu’il pourrait décrire. C’est un procédé qui revient un peu trop souvent et qui a je trouve ses limites.
Je n’ai donc pas été transcendée en tant qu’adulte - devenue certainement un peu trop rationnelle - mais je suppose que plus jeune l’aspect contes et légendes m’aurait davantage correspondu. Il n’en reste pas moins que j’ai lu le tout très rapidement ce qui veut bien dire que quelque-chose fonctionne…

Gallimard jeunesse (coll. Romans Ados), 2014, 304 pages.

1 septembre 2016

La Piste cruelle, Jean-François Chabas

1879. Giovanni, Curzio et Paola, 11, 10 et 8 ans suivent leurs parents et quittent la misère de la Calabre avec San Francisco comme but, comme rêve. Très vite l’Amérique se montre bien moins accueillante que prévue. Leur langue peu comprise, des arnaqueurs à tous les coins de rue, des Indiens menaçant, une épidémie de rage et des kilomètres à n’en plus finir. Leur mère se sent abandonnée de Dieu et perd peu à peu la tête. Un matin les trois enfants se retrouvent seuls : leurs parents leur ont laissé toutes les affaires, la mule et le revolver Smith & Wesson mais sont partis. Giovanni, l’aîné prend la tête de la petite troupe à travers le désert…

► Mon avis
Drôle de livre. C’est un récit écrit au passé, à la première personne : Giovanni devenu vieux revient sur cette épisode improbable de sa jeunesse. En même temps on sait du coup qu’il s’en est sorti, ce qui limite le suspens : c’est dommage !
 Une atmosphère spéciale entoure le livre, comme le désert étouffant que les enfants ont traversé : on les voit seuls, complètement isolés, livrés à eux mêmes, fourmis dans l’immensité américaine. En même temps ce qui aurait pu être une vaste épopée est finalement vite éclipsé puisque le livre ne fait que 130 pages. J’ai ainsi trouvé le sujet intéressant, le texte bien écrit mais je ne suis pas sûre de voir où l’auteur voulait en venir : cela ressemble à une parenthèse, une sorte de mirage. Je l’attribue au faible nombre de pages mais peut-être est-ce aussi dû au fait que le récit soit au passé. Jamais on oublie d’où écrit le narrateur : tout est présenté comme un souvenir, donc par rapport au présent du narrateur et non comme une résurrection du passé.
 Le caractère du père est à peine esquissé et, n’était-ce le contexte (les Indiens, les colons saouls et pauvres), on ne se projette pas vraiment en 1879, les enfants semblant agir et réfléchir comme des enfants modernes. Bref à mon avis l'ensemble est un peu trop de guingois mais se lit très facilement et avec intérêt, d'autant que l’auteur parvient à créer une atmosphère particulière qui est marquante. Le regret tient donc surtout à une impression de trop peu.

École des loisirs (Médium), 2014, 131 pages. « 12 à 16 ans. »

Wonder, R.J. Palacio

Né avec une malformation faciale, ayant subi 27 opérations depuis, August a grandi sous le regard aimant et protecteur de ses parents et de sa sœur Via et a appris à ignorer les autres. Mais sa rentrée en sixième change la donne : pour la première fois il n’ira pas à l’école à la maison mais devra se confronter avec des camarades du collège. Le principal confie à quelques élèves le soin de veiller sur lui : Jack Will, avec lequel August sympathise vite, Julian, qui se révèle vite être un sale type et Charlotte. Il y a aussi Summer, une fille canon qui choisit de s’asseoir à côté de lui à la cantine alors que toute l’école semble s’être passé le mot pour ne surtout pas le toucher. Via, elle, adore son frère mais appréciait quand à l’école elle pouvait être Olivia Pullman, une fille comme les autres, et non « la sœur du monstre ». L’année risque d’être longue…

► Mon avis
C’est un livre un peu gros mais naïf, visant plutôt un public jeune (s’il faut citer des chiffres disons plutôt 11-12 ans que 14-15 ans). Le sujet est intéressant, le livre est une bonne école d’ouverture aux autres (on le conseillerait volontiers en lecture à des jeunes pour ouvrir leur horizon, abaisser des clichés, etc.) mais forcément on n’est jamais loin non plus de la démonstration, des bons sentiments. Ça se lit très facilement et agréablement, il y a de bonnes idées, des passages drôles, ça sonne plutôt juste mais le tout reste léger, périssable, peut-être parce qu’un peu trop « gentil » ou parfois caricatural. (cf. l’amie Miranda qui semble être devenue une peste superficielle mais qui est restée en fait très attachée à August, Julian qui est méchant et bien sûr qui est un gamin pourri gâté, etc.).
Il y a un effort de construction avec une variation des points de vue (selon les chapitres le narrateur est August, Via, Summer, Jack, Justin (le petit copain de Via), August, Miranda, August). C’est plutôt positif en soi mais la valeur ajoutée reste assez limitée. L’auteur fait mine de varier le style selon le narrateur (ex. : dans le chapitre de Justin il n’y a pas de majuscule et les phrases sont juxtaposées) mais cela tourne vite court, on ne peut pas dire qu’il y ait vraiment un style travaillé.
Un livre qui a donc des limites si l’on entre dans les détails mais l'impression générale reste tout à fait favorable.

Pocket jeunesse (coll. « 13 ans et plus »), 2013, 410 pages. VO (anglais États-Unis), 2012.