31 août 2016

Sobibor, Jean Molla

Emma est une adolescente anorexique, fille unique. Elle revient de l’hôpital mais n’est pas guérie. À la mort de sa grand-mère qu’elle adorait elle trouve un vieux cahier, un journal écrit par Jacques Desroches, soldat français volontaire pour travailler dans un camp d’extermination en Allemagne entre 1942 et 1943. Le texte alterne entre ce journal et le récit d’Emma.

► Mon avis
Avis partagé : de même qu’il y a deux récits dans le roman (celui de Jacques et celui d’Emma), j’ai deux avis sur le livre. En ce qui concerne le journal de Jacques il n’y a rien à redire : cela semble une bonne reconstitution, la psychologie du personnage n’est pas grossière, la réalité des camps est plutôt bien décrite même s’il n’y a là rien de bien nouveau par rapport à ce qu’on peut en connaître. En revanche le récit d’Emma est insupportable, malsain, j’ai failli laissé le livre – ce qui est rare ! Le parallèle entre camps et anorexie me semble très mal placé. Accessoirement Emma est à baffer. Le coup de théâtre de la fin est plutôt bien amené, imprévu, mais il donne lieu à une scène vraiment désagréable. En outre l’auteur oblige le lecteur à être un voyeur par rapport à l’anorexie d’Emma ce qui met dans une situation très inconfortable. Bref un roman qui fait tout pour ne pas laisser indifférent, ce qui n’est pas forcément un gage de réussite.

Gallimard (coll. Scripto), 2003, 191 pages.

Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère ? Susin Nielsen

Violette a 13 ans et en veut farouchement à son père réalisateur d’avoir quitté sa mère pour Jennica, « l’épouse n° 2 », une actrice à la poitrine refaite. Heureusement elle peut compter sur une boule magique pour proposer des réponses toutes faites et bien sûr sur sa fidèle amie Phoebe pour s’épancher, partager ses idées et son désespoir de voir que sa mère ne tombe désormais que sur des hommes invraisemblables. Suite à de mauvaises expériences, Violette soupçonne en effet tous les nouveaux prétendants du pire, dont le dernier en date, Dudley, qu’elle surnomme rapidement Saucisse. Elle en est convaincue, pour être à la hauteur de sa mère, une seule personne pourrait faire l’affaire : George Clooney. Quand son père l’invite à passer les vacances près du studio où tourne Clooney, elle y voit l’occasion rêvée : elle trouvera le moyen de lui parler et de le convaincre…

► Mon avis
J’avais beaucoup apprécié Ambrose, Roi du scrabble et souhaitais donc lire ce roman du même auteur. On y retrouve de l’humour, du rythme, un esprit décalé, de l’inventivité mais le charme opère néanmoins moins bien. La trame est moins originale : il y a le cliché de George Clooney et le personnage un peu trop repérable de l’adolescente mal dans sa peau, qui souffre du divorce de ses parents. Certains aspects de Violette sont bien sûr attachants et un lecteur adolescent s’y retrouvera sans doute très bien mais en tant qu’adulte je trouve que le personnage principal est parfois un peu trop bête, trait appuyé par certains effets de style comme la répétition de l’expression « que les choses soient bien claires ».
Un roman donc que je serai prête à conseiller à de jeunes lecteurs, qui est tout à fait plaisant, facile et agréable à lire mais dont la trame globale est un peu trop attendue, connue.

Hélium, 2011, 194 pages. « À partir de 11 ans. » 
VO (anglais Canada) 2010.

30 août 2016

Le Combat d'hiver, Jean-Claude Mourlevat

Hélène et Milena sont orphelines. Elles ont grandi dans un internat stricte et étrange, sans rien connaître du monde extérieur que les « consoleuses », des sortes de mères temporaires. Un jour Milena s’enfuit avec Bartolomeo, un garçon de l’internat des garçons. Hélène part à sa poursuite avec Milos…

► Mon avis
Le début est excellent. L’auteur a inventé un univers très riche. Le seul reproche qu’on puisse lui faire à mon avis c’est de ne pas l’exploiter suffisamment : il y avait de la matière pour au moins deux cents pages de plus ! Du coup on est un peu frustré mais c’est un moindre mal… Les lieux notamment (internat, village des consoleuses, refuge dans la montagne, capitale du pays avec ses ponts et le restaurant de Jahn) sont très bien décrits : on a l’impression de les voir, d’y être.

Gallimard jeunesse, 2006, 331 pages. 
Prix Sorcières (romans adolescents) 2008, prix des Incorruptibles (3e/2de) 2008. « Dès 13 ans. »

28 août 2016

MÉTO, tome 1 : La Maison, Yves Grevet

Méto a été confié à « la maison ». D’avant il ne se souvient de rien, ses camarades Claudius, Quintus, Rémus et les autres non plus. Tous ont leur nouvelle vie rythmée par l’organisation sans faille des César : piqûres pour ne pas grandir, séances de défoulement collectif dans un sport ultra-violent, compter jusqu’à 120 avant de manger, compter 50 secondes entre chaque bouchée, se voir puni de « frigo » en cas de manquement aux règles et craindre de voir un jour son lit « craquer », signe du départ de la maison. Un régime implacable bien vécu par la plupart des habitants mais sur lequel Méto s’interroge de plus en plus. Éclairé par Romu, le visiteur du frigo, il se met en relation secrète avec d’autres « résistants ». Dans ce monde où chaque geste, chaque mot est contrôlé, la partie promet d’être rude...

► Mon avis
Youpi ! Un monde original, qui se découvre progressivement tout au long de ce premier tome de la trilogie : ce n’est pas une situation initiale puis l’action mais une situation initiale qui se déploie et à laquelle se mêle progressivement, secrètement, l’action. On découvre les lois de la « maison » au fur et à mesure que Méto semble les reconsidérer ou les présente à la jeune recrue, Crassus : c’est assez habile. La fin arrive trop vite c’est-à-dire à la fois un bon signe (ça se dévore) et une déception : l’action finale est racontée un peu trop rapidement ce qui est dommage. Peu importe : j’ai hâte de lire la suite.

Syros (« dès 10 ans »), 2008, 252 pages. Prix Tam Tam/Je Bouquine (11-15 ans).

Papa et Maman sont dans un bateau, Marie-Aude Murail

M. Doinel est directeur d’une agence de transport routier. La crise n’épargnant personne il a déjà été obligé de licencier trois salariés et avec l’arrivée d’un jeune requin venu pour restructurer tout cela les choses risquent de ne pas s’améliorer. Rude mission pour M. Doinel que de protéger ses ouailles.
Mme Doinel, elle, est institutrice en maternelle. Sa classe est bien rodée : chansons sur le tapis, atelier gommettes, remplissage de yaourt avec des graines et traçage de traits verticaux, activités épaulées par Rolande, en admiration. Oui mais voilà, la mécanique s’use, Mme Doinel fatigue. L’improvisation guette...
Entre les deux, Esteban, CE2 brillant, rêve de machines à tout-va mais se fait persécuter à l’école à cause de sa petite taille. Sa sœur « Charlie » n’est pas non plus la reine de l’intégration. Sa copine Laura la délaissant elle se retrouve à côté d’Aubin, grand échalas et cancre pas méchant. À force de se prêter des stylos et de s’échanger des mangas, Bishonen Club contre Psycho Boy, ces deux-là finissent par sérieusement se rapprocher.
Quatre personnages aux prises avec la vie et les autres, avec des envies d’ailleurs. Cela tombe bien, Psychologie magazine a précisément publié un reportage sur la vie en yourtes...

► Mon avis
Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu de Marie-Aude Murail. J’avais d’ailleurs gardé un goût de déception après les derniers. C’est loin d’être le cas ici : le dédale entre les quatre personnages est mené avec brio. Une langue vivante, inventive et un don pour observer et transcrire le réel qui ne se dément pas. La classe de maternelle de Mme Doinel est un réel documentaire. On s’y croirait. Quelques faiblesses, notamment Esteban, personnage peu exploité surtout dans la deuxième moitié du livre et la pseudo-histoire d’amour entre M. Doinel et la femme de son patron, mais c’est vraiment pour chipoter. J’ai dévoré le livre et ai passé un très bon moment. Tout le monde peut s’y reconnaître : le monde impitoyable de l’école et de ses modes à suivre, la crise économique, la difficulté de gérer des petits, et bien sûr l’envie d’ailleurs... À noter que le tableau brossé au total est assez noir parce que réaliste – et Dieu sait que la vie n’est pas toujours évidente… Il y a notamment un suicide, mais sans tomber dans cet extrême il y a toutes ces difficultés économiques bien réelles, tous ces doutes que l’on peut avoir sur ce qu’il est bon ou non de faire. Et pourtant la vie continue...

École des loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2009, 294 pages.

26 août 2016

Le Garçon en pyjama rayé, John Boyne

Bruno a neuf ans, une grande sœur insupportable et un père qui travaille pour « le Fourreur ». La famille doit quitter Berlin pour « Hoche-Vite », une maison pas du tout agréable, isolée, avec au loin, derrière des barbelés, des hommes en pyjamas rayés dont il ne faut pas s’occuper. Mais Bruno s’ennuie, il rencontre Shmuel, un garçon de son âge avec lequel il communique chaque jour à travers les barbelés…

► Mon avis
Sujet évidemment délicat des camps de concentration et le roman est toujours sur le fil, avec du très mauvais et du très bon. Tout est vu à travers Bruno ce qui entretient une impression de flou (on début on pourrait se croire dans un roman fantastique avec par exemple le « Fourreur ») ce qui est bien trouvé. Le problème c’est que Bruno a tendance à être bête comme ses pieds : il voit son ami cadavérique mais ne réalise rien. Je pense qu’à 9 ans, un enfant a plus de jugement que cela. Ce n’est donc pas « inoubliable » comme le dit la quatrième de couverture mais ça a le mérite d’avoir été tenté avec certains passages vraiment réussis. Ce n’est pas si fréquent dans la littérature jeunesse d’aborder de tels sujets.

Folio junior, 2006, 208 pages. « À partir de 12 ans. » 
VO (Irlande), The Boy in the Striped Pyjamas, 2006.

23 août 2016

Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit, Mark Haddon

Christopher Boone a 15 ans et est autiste. Il vit avec son père depuis que sa mère est morte. Il déteste être touché, il déteste les inconnus, les lieux nouveaux mais il a un sens de l’observation ultradéveloppé et est un pro des maths. Un jour il découvre le cadavre du chien de la voisine. Il décide de chercher le meurtrier malgré sa peur de l’inconnu. Une enquête qui le mènera bien plus loin qu’il ne le pense.

► Mon avis
Youpi ! Un ton et un regard vraiment originaux puisque Christopher est le narrateur et que le lecteur voit donc le monde à travers lui. Un roman où l’on trouvera des dessins, des opérations mathématiques, une sorte d’enquête policière, une réflexion sur la différence, jamais de mièvrerie, beaucoup d’humour, sans compter un gros travail sur le langage. Que demander de plus ? Fascinant.

Pocket jeunesse, 2004, 346 pages. 
VO (Royaume-Uni), The Curious Incident of the Dog in the Night-Time, 2003. Booker Prize 2003.

18 août 2016

Lettres d'amour de 0 à 10, Susie Morgenstern

Ernest a dix ans, il vit avec sa grand-mère car sa mère est morte et son père disparu. Il est sérieux, sage et vit dans son monde jusqu’au jour où débarque une nouvelle à l’école, Victoire de Montardent. Elle, est une boule de dynamisme et ses douze frères aussi. Elle révolutionne la vie toute planifiée d’Ernest (et de sa grand-mère) et l’aide à retrouver son père.

► Mon avis
Jubilatoire : c’est vivant, c’est gai, ça n’est pas gnangnan, c’est original. Un livre que j’ai dévoré, qui m’a fait rire : un vrai plaisir.

École des Loisirs (Neuf), 1996, 210 pages. « 9 à 12 ans. »

Entre chiens et loups, Malorie Blackman

Dans le monde de Callum et Sephy, les noirs, les Primas, sont au pouvoir, sont les gens civilisés, tandis que les « Nihils », les blancs, sont les anciens esclaves, méprisés et cherchant leur place dans une société n’ayant d’égalitaire que le nom. Callum et Sephy ont grandi ensemble, lui un Nihil, elle une Prima, riche de surcroît. Leur amitié indéfectible s’est progressivement changée en amour, leur relation étant en permanence contrariée par leurs proches et la société tout entière : l’un des rares admis dans une école de Primas, Callum est sans cesse la cible des brimades et Sephy ne peut assumer devant les autres son opinion sur les Nihils. Elle plonge dans l’alcool tandis que Callum se retrouve embarqué dans une organisation terroriste, la milice de la libération, à la suite de son frère et de son père.

► Mon avis
C’est un scénario à la Roméo et Juliette dans un monde original, à contre-courant, ce qui était un bon point de départ. J’ai pourtant bien cru que je ne dépasserais pas les premières pages du livre : cucul, manichéen, caricatural sur le monde adolescent… J’ai malgré tout poursuivi. Le milieu du livre est « correct » et puis ça retombe et on n’y croit pas une seconde : l’alcool de Sephy, le combat militant de Callum, leur relation sur le mode « je t’aime mais c’est compliqué/je ne sais pas comment te le dire », etc. L’auteur est tombée dans deux pièges : elle a voulu faire un roman « pour les adolescents », « à leur niveau » pour les sentiments et le langage et en cela elle s’abaisse et les abaisse. En même temps elle croit bien faire en parlant des « problèmes des grands » : l’alcool, le racisme, les choix à faire, la difficulté d’assumer ses opinions quand tout le monde pense comme nous, le terrorisme et les raisons qui poussent une personne à s’y résoudre. Malheureusement la mauvaise littérature est pavée de bonnes intentions… et ça ne marche pas : ce n’est pas creusé, c’est très souvent beaucoup trop « noir contre blanc », caricatural. Enfin il est rare qu’un livre « à message » soit bon : c’est vraiment un exercice d’équilibriste et l’auteur est tombée : l’ensemble est beaucoup trop démonstratif même s’il y a ici et là quelques bons passages. La sincérité et bonne volonté de l’auteur se retournent contre elle et deviennent ses plus gros défauts.

Milan (coll. Macadam), 2005, 401 pages. VO (anglais Royaume-Uni) 2001. À partir de 14 ans. Premier tome d’une tétralogie.

17 août 2016

Verte, Marie Desplechin

Depuis quelques mois Ursule ne regarde plus sa petite fille Verte de la même façon : en tant que fille de sorcière il serait temps qu’elle montre un peu ses talents. Mais non, Verte reste pour le moment d’un banal à faire pleurer. À 11 ans elle semble même s’intéresser aux garçons, un comble : Ursule, elle, a eu vite fait de se débarrasser de son père une fois la lignée assurée. Elle appelle sa mère Anastabotte à la rescousse. Banco, Verte révèle enfin ses pouvoirs mais elle semble loin de s’en réjouir : toutes ces potions et noms absurdes ne risquent-ils pas de l’éloigner de Soufi ? Mais la magie a tout de même du bon : peut-être pourrait-elle l’aider à retrouver son père ?

► Mon avis
Très bonne surprise à tous points de vue : l’histoire est originale et la forme adoptée aussi (cinq narrateurs successifs). Cela pourrait ressembler à un exercice de style, l’écriture est travaillée, mais l’auteur parvient à garder l’apparence de la simplicité. En outre ce n’est pas niais alors que beaucoup d’éléments s’y prêteraient. Drôle, vif, inventif, l’ensemble se lit d’une traite, en deux coups de cuillère à peau, le sourire aux lèvres. Les personnages ont beaucoup de caractère et surprennent. De quoi plaire à tout le monde.

École des loisirs (Neuf, « 9 à 12 ans »), 180 pages (écrit gros), 1996. Tam-Tam/J’aime Lire (7-11 ans).

16 août 2016

Cherub, Mission 1 : 100 jours en enfer, Robert Muchamore

Quand une camarade se moque pour la énième fois de sa mère – qui a la caractéristique de ressembler à une baleine ce qui n’est pas toujours facile à assumer – James Cook, 12 ans, craque et l’agresse. Renvoyé de l’école, il retrouve sa mère et Ron son beau-père, tous les deux ivres morts. Sous traitement, sa mère n’en réchappe pas. Ron se charge de sa sœur Lauren et James échoue au centre Nebraska en attendant de trouver une famille d’accueil. Esseulé, il se rapproche de trois racailles, mais les choses tournent mal et il est menacé de prison.
Il se réveille cependant dans un lieu étrange, impeccablement tenu et équipé, dans lequel tous les jeunes portent un T-shirt avec écrit Cherub. On lui apprend que ce sont tous des membres des services de renseignement britannique : ils ont en effet l’infini avantage de ne pas être suspects de par leur âge, contrairement à des espions adultes. À condition de le vouloir et de réussir le test d’entrée, James pourrait les rejoindre. N’ayant rien à perdre, James décide de tenter le coup. Après quelques semaines de formation il rejoint donc la dizaine de jeunes devant résister aux cent jours d’épreuve que leur instructeur Normal Large leur a concoctés...

► Mon avis
Je n’étais a priori pas très enthousiaste pour lire ce livre (une série de plus, un héros et des aventures à la James Bond de plus) mais force est de constater que cela fonctionne très bien. On a envie de savoir la suite, il y a du suspens et des personnages avec beaucoup de caractère ce qui crée des situations cocasses ou énervantes (James est parfois à gifler), etc. Pas de travail particulier sur la langue mais un sens de l’action et de l’intrigue très cinématographique.
L’inconvénient c’est qu’un tome est en fait constitué de nombreux épisodes, il n’y a pas vraiment de cohérence : pourquoi s’arrêter après la première mission et non après le stage de recrutement par exemple ? Ce n’est pas grave en soi mais j’ai trouvé cela bizarre, comme si le tout n’avait pas été pensé comme un livre unique. En particulier les cent jours qui font le titre du bouquin n’occupent en fait que 50 pages sur près de 300 ce qui est assez surprenant. Cet épisode est d’ailleurs mis en valeur par le titre et par ce qui précède mais il ne ressort pas vraiment, les épreuves subies sont plus souvent évoquées que racontées (les nuits sans sommeil, les longues marches, etc.) comme si l’auteur avait eu « la flemme ». Bref, ce n’est pas un chef d’œuvre du roman d’aventure (encore moins de la « littérature ») mais c’est néanmoins très agréable et il est probable que je lise au moins un tome de plus : ça se lit vite et ça détend !

Casterman (« dès 13 ans »), 2007, 300 pages. VO (Grande-Bretagne) 2004.

13 août 2016

Tes seins tombent, Susie Morgenstern

« Babie » – c’est toujours mieux que « mamie – a persuadé ses amis Dan et Nicole d’accueillir en vacances à la plage sa petite fille Yona. Mais à 13 ans celle-ci manque de conversation, elle pense plutôt à écrire des textos à ses copines ou à se baigner. Pourtant Babie se rappelle de ses propres parents et grands-parents mais aussi de la façon dont elle a élevé ses enfants et aujourd’hui elle aurait mille choses à lui demander : « Est-ce que tu penses que les jeunes devraient été protégés du malheur ? », « Qu’est-ce que tu veux qu’on dise de toi à ton enterrement ? », « Est-ce que tu préfères une vie passionnée et brillante, mais torturée, ou une vie sans imagination mais simple ? » « Ce quoi rêves-tu ? »...
Ce « mensch » en construction intrigue Babie : « Est-ce qu’elle sera généreuse ? […] est-ce qu’elle tentera de provoquer la vie autour d’elle ? Posera-t-elle des questions ? Aura-t-elle un élan vers les autres, en dehors des personnages de ses séries de télé américaines ? De la gentillesse, par exemple, envers son petit-frère qui l’idolâtre ? De l’empathie, pourra-t-elle se mettre à la place de quelqu’un et comprendre ses problèmes ? Sera-t-elle capable de dire « j’ai tort ! » ?... ».

► Mon avis
C’est un livre original à plusieurs points de vue. La narratrice est ici une grand-mère tandis que l’ado, Yona, est l’objet de son observation mais jamais le sujet : on ne sait pas ce qu’elle a en tête, elle est aussi mystérieuse pour le lecteur que pour la grand-mère. Original aussi car il n’y a pas d’action ou presque : le livre est plutôt conçu autour des réflexions de Babie et de l’évocation de ses souvenirs.
Cette partie psychologique n’est peut-être pas facile à lire pour un ado, un peu rébarbative. Quoiqu’il en soit si le lecteur parvient à surmonter cette réticence il se retrouve face à plein de questions philosophiques. Via le livre il peut sortir de sa condition adolescente pour être l’observateur de sa propre adolescence (tout le monde peut se reconnaître dans le personnage de Yona) ce qui me semble rare et potentiellement très riche.
En revanche sur les détails je suis plus partagée : la narratrice est certes une grand-mère mais elle n’a jamais que 61 ans alors qu’elle se met en scène comme si elle était vraiment vieille. Elle partage aussi le même lit que Yona, faute de place, et se montre nue à sa petite fille ce que je trouve complètement invraisemblable. Du coup l’évocation des seins qui est mise en valeur par le titre me paraît en décalage avec l’essentiel du livre. D’ailleurs cette phrase est la seule prononcée par Yona ou presque, elle fait de la grand-mère l’objet d’une étude faite par l’adolescente alors que c’est plus ou moins tout le contraire pendant le reste du livre. Bien sûr, à travers ses questions, ses souvenirs, on en apprend beaucoup plus sur la grand-mère que sur la petite fille mais pour moi le titre est en porte-à-faux avec le livre.

Actes Sud junior (coll. D’une seule voix, « dès 12 ans »), 2010, 84 pages.

Reine du fleuve, Eva Ibbotson

Depuis que ses parents sont morts dans un accident de train, Maia est seule. Les recherches pour lui trouver de la famille finissent cependant par aboutir : un cousin éloigné de son père, Clifford Carter, est d’accord pour l’accueillir. Il habite au Brésil avec sa femme et ses deux filles jumelles. Mlle Minton, une gouvernante, l’accompagnera là-bas. Très vite Maia se fait une fête de ce changement : l’Amazonie l’attire, les jumelles aussi. Une fois sur place elle déchante : les Carter n’ont accepté de l’accueillir qu’à cause de l’aide financière qu’elle leur apporte, les jumelles sont des pestes et l’ensemble de la famille vit comme si elle était toujours en Angleterre, se protégeant à l’extrême de tout cet environnement sauvage. Heureusement Maia trouve en la sévère Mlle Minton une alliée. Elle rencontre aussi Clovis, un jeune comédien orphelin, terrorisé à l’idée de muer, ainsi que Finn Taveler, le fils d’une indienne et d’un célèbre botaniste décédé,  recherché par deux hommes qui ont pour mission de le ramener en Grande-Bretagne. En leur compagnie, aventure et Amazonie sont enfin au rendez-vous…


► Mon avis
En tant que lectrice adulte, je suis déçue. J’ai lu ce livre parce que j’en avais entendu du bien, qu’il me semblait être un classique, mais il est loin d’être à la hauteur. À sa décharge, je m’attendais à ce qu’il vise un public plus âgé (parce qu’il appartient à la collection Wiz et qu’il est assez gros). En fait c’est vraiment un roman « pour enfants », collégiens, et c’est tout : il n’y a pas beaucoup de niveaux de lecture possibles. C’est aussi un roman ultra classique bien qu’il ait une dizaine d’années : pas d’inventivité de langue, des personnages caricaturaux (le comédien gentil mais pas dégourdi, le jeune demi-indien débrouillard, l’orpheline courageuse, la gouvernante sévère mais juste, les jumelles affreuses, etc.) et surtout un manichéisme assez aberrant. Les Carter sont méchants, très méchants, Maia et Mlle Minton sont gentils. Je pense que cela passe comme une lettre à la poste auprès de jeunes lecteurs mais je trouve cela quand même très étonnant et pas très « professionnel » à une époque où la littérature jeunesse sait être inventive et prendre des risques. Par exemple les deux hommes qui viennent chercher Finn sont habillés en noir. Ils n’ont encore rien fait (si ce n’est demander où était Finn) qu’ils sont appelés « oiseaux de mauvais augure » et sont ainsi tout de suite rangés dans le camp des « méchants ». On se croirait dans Tex Avery ou guignol... Les personnages sont d’une pièce et n’évoluent pas ou presque. Le professeur Glasteonberry, conservateur de musée se rapproche de Mlle Minton en moins de trois secondes... C’est comme si l’auteur n’avait pas su choisir quel genre adopter : réaliste ou non. Il y a un peu des deux et du coup c’est maladroit.
Enfin si l’on n’est pas difficile (et jeune) Maia est un personnage courageux et entreprenant, on compatit devant son malheur, il y a de l’action et des rebondissements et un décor riche pour l’imagination, bref on peut y trouver son compte malgré tout.

Albin Michel (coll. Wiz), 2004, 381 pages. VO 2001.

12 août 2016

Les autres, ils disent, François Schoeser

Les autres ils disent... « que c’est toujours la faute à mon frère, ... que l’immeuble est calme depuis que mon frère est absent, ... que mon frère est bruyant, ... qu’ils sont rudement rassurés depuis que mon frère n’est plus à la maison, ... que mon frère n’est pas prêt de se pointer par ici, … que mon frère est le roi des bêtises... »
Mais pour son petit frère, bon élève de CM1, Dom c’est tout autre chose : c’est un fan absolu de Johnny, c’est lui qui lui répare son vélo, qui le fait se lever le matin pour aller à l’école, qui fait des imitations impayables, qui... Et son arrestation pour vol n’y change rien.


► Mon avis
Cela vise un public jeune et la construction est toute simple mais très efficace. On plonge dans dans le point de vue d’un petit frère intelligent (dont on ne sait pas le nom) qui montre qu’une personne est toujours plus complexe qu’on ne croit. L’auteur parvient à ne pas être démonstratif et laborieux. Cela reste frais sans être naïf, bravo.

Éditions Thierry Magnier (niveau collège), 2004, 95 pages.

11 août 2016

Revolver, Marcus Sedgwick

1910, Giron (Nord de la Suède). Sig découvre son père Einar mort de froid sur la banquise. Il est passé par le lac, raccourci qu’il a toujours défendu à son fils. La glace a craqué, il est tombé à l’eau, le froid l’a saisi. Il a juste eu le temps de craquer une allumette et de sortir sa Bible, la Bible que sa femme Maria ne quittait pas une seconde quand elle était en vie. Sig veille sur le corps tandis que sa sœur Anna et Nadya, la nouvelle femme de son père partent chercher des secours. Arrive un homme à la mine patibulaire qui dit avoir fait affaire avec son père dix ans auparavant et qui vient réclamer son dû, de l’or en abondance. La famille Andersson est pauvre et Sig ne sait pas de quoi il parle. Le passé ressurgit : l’Alaska, pays des chercheurs d’or mais surtout de la pauvreté et de la violence, le Colt que son père a acheté quand il était petit, au désespoir de sa mère, le travail du père au bureau d’essais, la visite d’un client étrange et menaçant, Wolff, la mort brutale de Maria, le départ précipité vers Giron, à des milliers de kilomètres de là, la pauvreté, les leçons de vie de son père… Anna revient, seule. Elle se souvient de cet homme, Wolff. Lui n’imagine pas partir sans son pactole et se montre de plus en plus violent...

► Mon avis
Au poil ! C’est une mécanique magnifiquement huilée. Passé et présent alternent avec rythme, les événements s’imbriquent, se mettent en place jusqu’au dénouement final. Rien n’est laissé au hasard. Rien n’est dit qui ne soit important, qui à un moment donné ne soit pas utile voire décisif : la Bible, l’explication sur la mécanique du Colt, la description du métier d’essayeur du Père. C’est très bien écrit et conduit, avec une vraie tension narrative du début jusqu’à la fin : ça se dévore. À noter que ce n’est pas « enfantin » : il est question de la dureté de la vie, des choix que l’on fait. Il y a aussi de la violence mais jamais gratuite, jamais racoleuse. Cerise sur le gâteau c’est un livre très bien documenté qui permet d’apprendre beaucoup de choses (sur la vie dans le grand-froid, la ruée vers l’or, le fonctionnement du Colt). Que demander de plus ?

Éditions Thierry Magnier, 2012, 203 pages. (VO 2009, Grande-Bretagne).

10 août 2016

La Révolte des crapauds, Morris Gleitzman

« Dis donc Barthélémy, pourquoi les humains nous détestent-ils ? » demande Clodic, le petit crapoussin à la patte folle. Seulement voilà, preuve s’il en fallait de la méchanceté des hommes, tonton Barthélémy se fait écraser sur la route nationale australienne avant d’avoir pu donner une réponse satisfaisante. C’est décidé, Clodic va leur demander directement, aux humains : il les persuadera que les crapauds sont gentils, comme les ornithorynques ou les martins-pêcheurs dont ils ont faits leur mascotte pour les JO, et plus jamais sa famille ne risquera de se faire écrasée…

► Mon avis
Excellent : c’est très inventif, très original et ce n’est pas niais. Anton est courageux mais à 1 000 lieues d’imaginer la réalité : pour un humain, il est laid (lui qui est si fier de ses pustules…). Cette incroyable équipée de deux crapauds à côté de la plaque est mystérieusement palpitante : on s’attache à ces personnages, ces poux et moustiques rencontrés en chemin, on voit la vie à leur hauteur : une vraie performance. Très facile à lire.

Hachette, livre de poche jeunesse (humour, « à partir de 9 ans »), 2005, 187 pages.

Oh, boy !, Marie-Aude Murail

Siméon est surdoué et leucémique, Morgane est discrète, Venise, 5 ans, est mignonne comme tout. Tous sont frères et sœurs et orphelins. Ils cherchent une tutelle. Deux candidats dans leur famille : Josiane, femme mariée sans enfant qui serait ravie de n’adopter que Venise, et Barthélémy, 26 ans, homosexuel irresponsable…

► Mon avis
Comme toujours chez Marie-Aude Murail de nombreux traits, expressions très justes. Du rire, de l’émotion, tout y est.

École des loisirs (Médium, « 12 à 16 ans »), 2000, 207 pages. Prix Tam-Tam.

9 août 2016

L'Homme à l'oreille coupée, Jean-Claude Mourlevat

« Il y avait dans un port de la Norvège un très vieil homme à qui manquait une oreille. Comment l’as-tu perdue ? Lui demandait-on dans l’auberge où il venait s’enivrer chaque soir et il répondait volontiers... »
Un vrai conteur qui réinvente chaque soir l’histoire de son oreille : coupée par un fouet dans un spectacle de cirque, arrachée par les dents d’une femme jalouse, restée dans la main de Napoléon...

► Mon avis
Quelques phrases suffisent au narrateur pour nous emporter dans ses histoires. C'est vivant et original. Un exercice de style réalisé avec brio.

Thierry Magnier (coll. Petite Poche), 2003, 44 pages. A partir de 6-7 ans.

8 août 2016

La Sixième, Susie Morgenstern

Margot rentre en sixième. Une grande étape qui lui fait un peu peur ce qui ne l’empêche pas d’être élue déléguée. Une place de choix pour elle qui est pleine d’idées…

► Mon avis
J’ai commencé par avoir très peur de lire un ouvrage gentillet de plus : un peu trop plat, trop proche de ce qu’on imagine être la réalité (comment s’habiller le jour de la rentrée, peur de ne pas avoir tous les papiers, etc.). Et puis ça s’améliore car Margot n’est pas n’importe qui et est bourrée d’idées. Le livre m’a fait penser à La Maison des petits bonheurs de Colette Vivier. Le tout est sympathique mais sans plus.

École des Loisirs (Neuf), 1985, 142 pages. « Dès 9 ans. »

À la brocante du coeur, Robert Cormier

Jason a 12 ans et est timide, facilement mal à l’aise. Une fois seulement il est sorti de lui-même pour donner un grand coup de poing à un camarade d’école qui l’avait bousculé à la cantine : d’un coup il avait vu là l’occasion de venger toutes les méchancetés que ce garçon faisait aux autres. Depuis retour à la normale : Jason est seul le plus souvent, se sentant bien surtout avec sa petite sœur Emma, très intelligente, et avec la petite sœur d’un camarade, Alice, 8 ans, une fana des puzzles.
Trent lui est veuf. Policier, il s’est spécialisé dans l’interrogatoire : il en a fait un véritable art et est capable d’obtenir des aveux de n’importe qui : tout est une question de pression psychologique. Un jour la petite Alice est retrouvée morte, assassinée. Aucun suspect à l’horizon. Jason est le dernier à l’avoir vue vivante. La police locale est convaincue de sa culpabilité et persuade Trent de venir pour le faire parler.

► Mon avis
Drôle d’histoire : on ne saura pas à la fin les détails du crime. Ce n’est pas l’objet : cela se joue sur la psychologie : Jason faible, Trent expérimenté. L’ensemble est donc assez noir et bien fait : le lecteur subit la pression en même temps que Jason pendant l’interrogatoire. En même temps je n’ai pas pu y croire donc cela n’a pas fonctionné complètement. Et puis il y a les dernières lignes du livre que j’ai trouvées noires et gratuites. Elles donnent une autre coloration à tout ce qui précède, c’est vraiment dommage. Dans la présentation du livre on parle de l’auteur comme d’un homme profondément bon et gentil. Moi je le trouve particulièrement torturé...

École des loisirs (Médium, "12 à 16 ans"), 2003, 153 pages. VO 2001.

7 août 2016

Vango, tome 1 : Entre ciel et terre, Timothée de Fombelle

Parvis de Notre-Dame, 1934. Vango s’apprête à devenir prêtre sous les yeux d’une femme de 16-17 ans aux yeux verts (Ethel), et d’un zeppelin conduit par un Allemand. La célébration est interrompue par le commissaire Boulard venu arrêter Vango pour meurtre. Vango s’échappe et on lui tire dessus. Il ne fera plus que fuir, à la recherche de son identité mystérieuse : élevé sur une île par « Mademoiselle » il ignore tout de son passé mais sait qu’une menace plane sur lui.

► Mon avis
Malheureusement ce livre ne reproduit pas l’enchantement de Tobie Lolness. J’essaye de déterminer ce qui ne marche pas mais je ne sais pas exactement : cela manque de souffle, c’est trop « construit », on sent que l’auteur veut montrer qu’il maîtrise un récit avec beaucoup de personnages qui n’ont apparemment pas de lien entre eux, beaucoup de non-dits révélés petit-à-petit, beaucoup de flashbacks, beaucoup de lieux d’action différents… Mais le résultat ressemble plus à un exercice de style, un étalage d’habiletés qu’à un bon roman.
Vango dont on ne sait rien ou presque sur 300 pages n’est pas très attachant ce qui est dommage pour un personnage principal et les autres personnages ne le sont guère davantage. Il est de plus censé être un adulte (18 ans en 1834 c’est être un adulte je pense) mais il se comporte comme un enfant ou un ado et Ethel aussi : ce sont des personnages contemporains projetés dans un décor du passé mais qui ne lui appartiennent pas vraiment.
Bref il y a beaucoup de potentiel mais inabouti et si beaucoup de lecteurs y trouveront leur compte je suis sûre que l’auteur est capable de mieux. Ça manque de rythme, les pages se succèdent un peu laborieusement. Il y a pas mal de chance que je lise le deuxième tome par curiosité mais pas par nécessité.

Gallimard jeunesse (« à partir de 12 ans »), 2010, 371 pages.

6 août 2016

Satanée grand-mère, Anthony Horowitz

Le père de Joe est un homme d’affaires très riche et très occupé, sa mère est une ancienne trapéziste. Tous deux mènent leur vie comme si leur fils n’existait pas. Joe évolue donc dans une sorte de prison dorée et rêve d’évasion. Mme Jinks la gouvernante et M. Lampy le jardinier lui font un peu de compagnie. Et puis il y a Bonne Maman. Avare, voleuse, nul ne semble remarquer ses travers. Mais plus Joe l’observe et plus il s’inquiète. Et il y a de quoi...

► Mon avis
Un livre étonnant, notamment parce qu’il y aurait de quoi faire une histoire même sans Bonne Maman. Cette femme est d’abord difficile à cerner : est-elle vraiment méchante ? Simplement vieille ? On ne sait pas trop sur quel pied danser. Cette incertitude et le manque de cohérence, d’unité de ton, sont sans doute les points faibles majeurs du roman : on ne sait pas où l’auteur veut en venir et donc dans quelle catégorie classer le livre. Finalement la grand-mère se révèle être franchement sadique. Le livre semble donc relever du registre burlesque, comique, mais il n’en a pas les qualités : cela se lit agréablement, facilement mais ce n’est pas drôle. J’en suis sortie déconcertée et déçue.

Livre de poche jeunesse (humour), 2001, 188 pages illustrées. VO 1994.

5 août 2016

Crimes et jeans slim, Luc Blanvillain

Adélaïde Manchec n’a pas un nom facile à porter. Elle réalise rapidement que si elle veut survivre au lycée il va falloir qu’elle fasse quelque chose : ressembler aux autres. Elle s’emploie donc à baisser sa moyenne générale, se faire appeler « Adé », mâcher du chewim-gum en classe, remplacer tous les adverbes par « trop » et, surtout, s’habiller en pouffe. Elle y excelle moyennant toute une organisation et une double vie : la bande des pouffes devient la sienne... Seul Thibault, un crac de sa classe habillé en plouc et son petit frère Rod – qui fait une fixation sur les éléphants – se doutent de quelque-chose. La vie se poursuit tranquillement entre M. Arnoux, le prof de français qu’Adé adore en secret, Anthony, le prof de sport trop beau et trop sympa ou Vomito le concierge dont tout le monde se moque. Oui mais voilà, un tueur de « pouffe » justement se met à sévir, venu remettre un peu de morale dans cette société féminine si dépravée. Adé est menacée. Elle se lance dans l’enquête, aidée de Thibault.

► Mon avis
Les thèmes sont ceux de la littérature « adolescente » : la vie lycéenne, les bandes, la mode, le conformisme, etc. Mais l’auteur se sert précisément des archétypes et des clichés de cette période pour en jouer : il réinvestit et renouvelle le genre. Cela donne un roman bourré de bonnes idées, très drôle et vivant avec – cerise sur le gâteau – un langage également très inventif. Côté policier, l’enquête est bien menée avec des pistes, des impasses, des rebondissements, etc. (même si l’on se doute un peu du coupable dès le début si l’on est attentif). Un livre réjouissant, à mettre entre toutes les mains.

Quespire éditeur, 2010, 239 pages. Prix Paris noir jeunesse 2010.

4 août 2016

Tête de molaire, Claude Carré

Nelly, 14 ans, vit seule avec sa Mamy et évite de voir trop de gens. Car les gens eux, ne risquent pas de la manquer : sortie de sa mère au forceps, sa tête est toute déformée et attire bien l’attention. On l’appelle « tête de molaire ». Un jour, laborieusement, la Mamy lui annonce qu’elles partent en voyage : elles vont aller voir son père, celui qui l’a plantée quand elle était petite. Ça ne l’enchante guère Nelly. Mais quand Mamy a une idée, on ne risque pas de l’en faire changer. Nelly suit donc et débarque dans une famille où forcément on la regarde comme un extraterrestre. Et là coup de théâtre, elle apprend qu’elle va y rester dans cette famille, que la maison de Mamy va être vendue et que Mamy, elle, va se faire soigner car elle en a bien besoin. Ça commence à faire beaucoup...

► Mon avis
Un petit livre facile à lire mais avec BEAUCOUP de caractère et une fin dont je m’étonne encore. La vie de « tête de molaire » est loin d’être rose ni enjolivée, elle est livrée de façon « brute », à travers des phrases courtes, nettes, lourdes de toute la carapace que Nelly s’est formée. Il est question de suicide, de révolte, pas beaucoup d’amour ou de tendresse. Dans ce livre la vie est un combat de chaque instant et l’espoir ne se profile pas vraiment à l’horizon. Il faut y croire tout seul. Heureusement le tout ne manque pas d’humour. Chapeau pour le style très percutant. Il y a peu de pages mais elles ne sont pas là par hasard. On est à mille lieux de ce qu’on peut lire partout. C’est un peu dur à avaler mais je me réjouis que de tels livres existent.

Actes Sud junior (coll. Cactus junior), 2002, 75 pages.

3 août 2016

Le Baume du dragon, Silvana Gandolfi

Andrew, 55 ans, n’a pas une vie heureuse : sous la coupe de sa femme Deborah, il travaille dans une entreprise de WC. Il échappe à sa situation en suivant des cours par correspondance : il a ainsi appris le tickle-tu – un art martial à base de guilis –, le tumo – méditation tibétaine qui permet d’augmenter considérablement la chaleur de son corps –, le népalais, l’art de fabriquer des toiles d’araignées... Lors d’un voyage au Népal un vieux sage lui confie un baume spécial pour sa petite fille, la Kumari royale, qui l’empêchera de vieillir. Par un concours de circonstances Andrew se retrouve à manger lui-même le fameux baume et sa vie bascule...

► Mon avis
J’avais déjà lu ce livre mais n’en avais gardé aucun souvenir ce qui n’est pas très bon signe... Il y a beaucoup d’idées et des personnages qui pourraient être intéressants mais malheureusement rien n’est creusé. Du coup on ne sait pas trop de quel genre il s’agit : on oscille d'une part entre la quête anxieuse du remède – et donc le genre dramatique – et d’autre part la farce. Le personnage de la déesse n'est en outre pas du tout attachant. On ne croit pas à sa divinité et lorsqu’elle redevient une simple fillette après avoir perdu du sang, cela semble tomber du ciel. Le plus souvent le livre ne se prend pas au sérieux et c'est sans doute là où il réussit le mieux. Le problème c’est que ce parti pris n’est pas assumé de bout en bout. Cela manque de structure (et de relecture ?). Le personnage de Melissa arrive par exemple comme un cheveu sur la soupe. Je confirme donc mon impression de départ : vite lu, vite oublié.

Panama, 2007 (VO Italie, 1993), 172 pages.

Asami le nageur, Jean-François Chabas

Asami naît de sa mère Irid’Yana dans le lac Go : il sort et nage comme un poisson. Une hérésie dans un peuple qui a peur de l’eau. Il est la honte de sa famille et finit par promettre à sa mère de ne plus nager – dans le lac Go. Bientôt pourtant sa passion est la plus forte...

► Mon avis
Drôle d’histoire, drôle de conte. Jean-François Chabas nous emmène toujours dans des univers très construits, qui nous font rêver. Rien de réaliste et pourtant cela marche comme les contes traditionnels. On est bercé au rythme de la nage, on y croit. Une échappée qui est la bienvenue. Mais dans ce monde de l’imaginaire, la société et le (comme tout le) monde ne sont jamais bien loin : une ombre rôde toujours.

École des loisirs (Neuf, "9 à 12 ans"), 2005, 91 pages.

La Boxe du grand accomplissement, Jean-François Chabas

Rutger, le narrateur, a perdu ses parents alors qu’il avait à peine 1 an à cause d’une inondation. Placé dans un orphelinat d’Amsterdam il grandit en se forgeant une carapace et subit les ronflements insupportables de son voisin. C’est lors d’une de ces insomnies, à 7 ans, qu’il surprend Gerrit Hasse, le directeur, un homme toujours en costume, en train de s’entraîner à la boxe. Une complicité s’établit rapidement entre eux et Gerrit apprend à son jeune élève les rudiments de sa discipline. Rutger ne cessera de vouloir en savoir toujours plus.

► Mon avis
Un livre de passionné, un roman d’apprentissage, une initiation à un monde des arts martiaux avec beaucoup de vocabulaire technique mais amené avec intelligence. Cette quête sans fin de Rutger est assez étrange mais l’on y croit, on s’attache à lui malgré le style assez sec, descriptif, à l’image de la carapace que Rutger s’est construite. Cela se lit comme un roman policier.

École des loisirs (Médium), 2004, 222 pages.

2 août 2016

Vladimir Sergueïevitch, la quête héroïque du mangeur de pommes, Matthieu Sylvaner



Sergueïevitch est le fils de Sergueï Ivanovitch, le loup noir et féroce des noires forêts de l’Oural. Oui mais voilà, Vladimir lui, n’aime non pas la viande mais les fruits, les légumes... Son précepteur, le vieux blaireau Igor Alexandrovitch, le dénonce à son père et lui propose une solution : une quête héroïque lors de laquelle il combattrait l’ogre sanguinaire, les trolls, le cyclope, et les mystérieux Brardbordgargs au nom imprononçable. Sergueï Ivanovitch n’est pas très enthousiaste à cette idée : son fils est encore un tout petit louveteau ! Mais Vladimir lui saute de joie. C’est décidé, il part en compagnie de sa cousine, Natacha Borissovna et de son précepteur. Un ombre noire rôde derrière lui...

► Mon avis
Une superbe découverte : c’est très original, plein d’humour et de références. On accompagne ces drôles de héros avec beaucoup de plaisir, sans lâcher le livre (ça se lit en deux heures à peine). On savoure notamment l'idée excellente des Brardbordgargs. Les dessins très sobres ne sont pas de simples illustrations mais apportent une réelle valeur ajoutée : texte et images se complètent et s’enrichissent mutuellement. L’histoire n’est pas écrite d’avance, un vrai plaisir.

École des loisirs (Neuf, « 9 à 12 ans »), 2010, 95 pages illustrées.

Les Tribulations de l'escargot, Marie-Sophie Vermot

Juliana et Matthias sont jumeaux. Ils menaient une vie tranquille à Nantes au milieu de leurs copains, de leurs habitudes. Oui mais voilà, un jour leur père, professeur de maths, en a eu marre d’enseigner et a décidé d’emmener toute la famille dans la Creuse retaper une maison et ouvrir une chambre d’hôtes. Sa femme, institutrice a hésité mais a suivi. Les jumeaux ont vu l’enfer arriver mais ont bien été obligés de faire de même...

► Mon avis
Ça se lit très facilement, très agréablement, mais ça n'est pas immémorable : tout va très vite, on n’a pas le temps d’approfondir les situations, les caractères. Ce rythme enlevé est plaisant sur le moment mais aussi assez superficiel. Les sujets sont pourtant riches : ville/campagne, reconversion professionnelle, intégration, anorexie, etc. C’est dommage.

École des loisirs (Médium), 2002, 153 pages.

De silences et de glace, Julia Billet


Mercredi 13 décembre. Sarah apprend que son grand frère est mort. Sur le coup. On n’en saura pas plus. On devinera un accident. Sarah se retrouve seule entre ses deux parents, accablés par la douleur. Elle ne pleure pas, ne travaille plus, ne lit plus, n’a plus envie de rien. Seulement de dormir. Elle se referme petit à petit, se forme une carapace, se transforme en glaçon tandis que ses parents pleurent à n’en plus finir. L’année passe, triste, ennuyeuse.
C’est l’été, à défaut de colo – perspective intolérable – Sarah décide d’aller chez sa grand-mère. Une femme pas bavarde, les pieds sur terre. Elle jardine beaucoup, cuisine, et laisse tranquille Sarah. Un jour elle lui parle de son mari, mort des années plus tôt. Petit à petit, la parole se délie.

► Mon avis
Le sujet est bien sûr délicat : la mort d’un être cher, le deuil, le désarroi. Beaucoup de choses sont bien vues et justes : l’envie de dormir, de ne rien faire. La vie qui se déroule en dehors de soi. L’auteur reste très descriptif et ne joue pas sur le pathos : le début est par exemple in médias res, le frère meurt alors que l’on ne le connaît pas, que l’on n’y est pas attaché : c’est un pari intéressant.
Je reste cependant sur ma faim. Le début m’a déplu, la fin (l’horizon qui s’ouvre grâce à la rencontre d’un garçon) aussi. On ne sait pas trop l’âge de l’héroïne : il me semble qu’elle doit être en seconde ou quelque chose comme cela mais certaines réactions sont vraiment très enfantines. Ce mélange enfant/adulte me semble maladroit. Il y a aussi cette métaphore sur l’impression du corps qui se gèle en même temps que les sentiments, la vie. Elle est filée tout au long du livre et lui donne son titre. C’est bien lourd.

École des loisirs (Médium, "12 à 16 ans"), 2002, 110 pages.